Gurdjieff


George Ivanovitch Gurdjieff (v. 1866–1949) était un maître spirituel mystérieux et influent, né à Alexandropol, aujourd’hui en Arménie. Après avoir passé de nombreuses années à voyager en Orient, au Tibet et en Égypte pour collecter des sagesses anciennes oubliées, il réapparaît en Russie en 1912 avec un système complet appelé le « Quatrième Chemin ». Fuyant la révolution russe, il s’installe en France, au Prieuré d’Avon, où il fonde l’Institut pour le Développement Harmonique de l’Homme. Son enseignement repose sur l’idée que l’homme ordinaire est une « machine endormie » qui doit s’éveiller par un travail acharné sur la conscience et le corps. Son œuvre a été largement popularisée par son disciple le plus célèbre, l’écrivain et mathématicien russe P.D. Ouspensky, auteur de Fragments d’un enseignement inconnu — ouvrage qui a traduit les concepts parfois déroutants de son maître en un système psychologique rigoureux et accessible pour l’esprit occidental.

Note personnelle

L’enseignement de Gurdjieff a été pour moi le premier enseignement « choc ». J’apprécie ces maîtres qui ne mettent pas d’emballage pour dire des vérités. C’est cet enseignement qui m’a permis de comprendre que l’ego, le « je », est en fait divisé en un très grand nombre de « mois » : il y a un moi qui agit en professionnel, un moi avec son partenaire, un moi avec les amis — chaque moi se comportant de manière différente.

C’est aussi cet enseignement qui m’a préparé à la méditation. J’ai suivi durant deux ans les enseignements d’une école de Gurdjieff. Nous devions pratiquer des exercices comme faire la cuisine ou manger en pleine conscience du moment présent. Deux ans plus tard, je découvrais la méditation du bouddhisme zen, centrée sur la posture du corps et le « ici et maintenant ».

Les livres de Gurdjieff lui-même sont très complexes. Il y a eu heureusement son disciple Ouspensky, qui a retranscrit les enseignements du Maître d’une manière plus accessible.

Concepts clés

L’homme est une machine endormie

L’un des piliers de Gurdjieff est de dire que l’homme ne « fait » rien : tout lui « arrive ». Nous pensons être conscients, mais nous sommes en réalité des automates réagissant à des stimuli extérieurs. Nous vivons dans un état de sommeil hypnotique. Pour en sortir, il faut s’observer avec une sincérité impitoyable.

La multiplicité des « moi »

Contrairement à notre croyance, nous n’avons pas un « je » unique. Nous sommes une foule de petits « moi » qui se succèdent à la direction de notre « maison intérieure ». Ces petits « moi » ne se connaissent pas, se contredisent et se battent pour prendre le contrôle. Le but du travail est de créer un centre de gravité permanent.

Le rappel de soi

C’est la technique centrale pour s’éveiller. Il s’agit de diviser son attention : être conscient de ce que l’on fait tout en restant conscient de soi-même en train de le faire. C’est un effort de présence intense qui nous ramène à la réalité du moment présent.

Les tampons et les barrières

Gurdjieff parle de « tampons » — mécanismes créés par l’éducation et la société pour amortir les chocs de nos contradictions intérieures, entre notre essence profonde et la personnalité superficielle à laquelle nous nous identifions. Ces tampons empêchent tout développement intérieur réel : ce sont précisément les chocs qu’ils étouffent qui peuvent tirer l’homme du sommeil. Le chemin vers la conscience exige donc de les détruire, et cela ne va pas sans douleur. Une fois une barrière sérieuse franchie, on ne peut plus revenir en arrière sans souffrir davantage.

Extraits

Fragments d’un enseignement inconnu

P.D. Ouspensky — Éditions Stock, Paris, France, 1994

Connais-toi toi-même

« La première raison de l’esclavage intérieur de l’homme est son ignorance, et par-dessus tout, son ignorance de lui-même. Sans la connaissance de soi (…) l’homme ne peut pas être libre, il ne peut pas se gouverner et il restera toujours un esclave, et le jouet des forces qui agissent en lui. »

— p. 156

« Voilà pourquoi, dans les enseignements anciens, la première exigence, adressée à celui qui s’engageait sur le chemin de la libération, était : « Connais-toi toi-même ». »

— p. 156

S’observer

« La méthode fondamentale pour l’étude de soi est l’observation de soi. »

— p. 158

Reconnaître sa nullité

« L’homme doit d’abord se convaincre, en toute vérité et sincérité, de sa propre impuissance, de sa propre nullité ; et c’est seulement lorsqu’il parviendra à la sentir constamment qu’il sera prêt pour les degrés suivants, beaucoup plus difficiles, du travail. »

— p. 321

« L’homme doit réaliser qu’il n’existe pas ; il doit réaliser qu’il ne peut rien perdre, parce qu’il n’a rien à perdre ; il doit réaliser sa nullité dans le sens le plus fort de ce terme. »

— p. 233

Oser la confrontation — les tampons

« (…) l’homme doit consentir à ce travail, en comprenant bien que l’éveil de (la) conscience s’accompagnera pour lui de toutes les gênes et de toutes les souffrances imaginables. »

— p. 226

L’ego et la multiplicité des « moi »

« L’illusion de l’homme est de se croire un. Or l’homme n’est pas un, il est légion. Il n’a pas un « Moi » unique, immuable et permanent. »

« Chaque pensée, chaque sensation, chaque « j’aime », chaque « je n’aime pas », est un « moi » qui n’est pas lié aux autres, mais qui prétend être le tout. »

« À chaque instant, l’homme est sous le pouvoir d’un « moi » différent. Et l’un ne sait rien de ce que l’autre a dit ou fait. C’est ce qui explique les contradictions de l’homme. »

Tout arrive

« « Tout arrive ». L’homme est une machine. Tout ce qu’il fait, toutes ses actions, ses paroles, ses pensées, sont les résultats des influences extérieures. »

— p. 31

Le passage des barrières

« Une sérieuse barrière a ceci de particulier que l’homme qui est parvenu à la franchir ne peut plus jamais revenir à sa vie ordinaire, à son sommeil ordinaire. Et si, après avoir passé la première barrière, il a peur de celles qui suivent, s’il ne va pas de l’avant, il s’arrête, pour ainsi dire, entre deux barrières et ne peut plus avancer ni reculer. Rien de pire ne saurait arriver à un homme. »

— p. 323

L’observation et la pratique

« Lorsque l’on fait des expériences, il ne faut pas analyser. Les analyses viennent beaucoup plus tard. D’abord observer. »

« L’écriture doit intervenir après l’expérience, et après une certaine maturation. »

« Savoir jouer un rôle mais aussi savoir quand je le fais et pourquoi je le fais. »

« S’arrêter à mi-chemin est dangereux. »

« La route est longue. Celui que la peur ne rebutte pas, celui-là devra affronter un long calvaire. Ce n’est que le début de ses souffrances. »

Savoir et compréhension

« « Knowing » — le simple enregistrement des données — est différent de « Understanding » — l’intériorisation des connaissances par l’expérience personnelle. »

Pour aller plus loin