Livre 2

Ayahuasca professeur — couverture

Ayahuasca professeur

Olivier Kharon

L’appel

Mon expérience avec l’ayahuasca s’inscrit dans un chemin de développement personnel entamé il y a 25 ans. Avant de l’expérimenter pour la première fois, j’avais suivi des thérapies personnelles durant plus de 10 ans, pratiqué la méditation zen durant plusieurs années, et beaucoup lu sur ces sujets. À un moment, je sentais que je n’avançais plus. J’avais fait le tour des psychothérapies. En méditation, le mental répétait les mêmes films. Je cherchais quelque chose de différent pour aller au-delà. C’est dans ce contexte que l’Ayahuasca s’est présentée sur mon chemin. Ma chance fut de rencontrer les bonnes personnes pour me conseiller et me guider.

La plante fait partie de la culture des peuples premiers de l’Amazonie. Ma culture est occidentale. J’ai trouvé dans une autre culture ce que je ne trouvais pas dans la mienne. La plante m’a ouvert à des dimensions inexplorées, des parties inconnues de moi, et je serai éternellement reconnaissant aux gardiens de cette culture millénaire de m’avoir ouvert la porte à ses enseignements.

La plante peut devenir une source d’égarement pour celui qui n’a pas un entraînement psycho-spirituel suffisant, pour celui qui fuit sa propre vie, ou pour celui dont l’intention n’est pas claire. Les visions induites par l’ayahuasca sont puissantes et peuvent faire oublier qu’elles ne sont qu’un reflet de notre propre intériorité. La plante parle de nous-mêmes, de personne d’autre.

Je me permets d’avertir le lecteur de faire preuve de discernement dans l’approche de ce puissant psychotrope. Mon objectif ici est de témoigner de mon expérience personnelle, et non d’inciter à son usage.

Comment tout a commencé

En janvier 2015, une amie m’a envoyé un message sur mon portable. Elle m’informait d’une cérémonie de Santo Daime prévue avec un padrinho brésilien.

Le Santo Daime est un rituel initié par Raimundo Irineu Serra (1890-1971) au début du XXe siècle au Brésil. L’ayahuasca, appelée Daime dans ce contexte, y est utilisée comme un sacrement.

J’avais déjà entendu parler de l’ayahuasca, cette plante d’Amazonie réputée pour provoquer des visions et des états modifiés de conscience. Comme psychothérapeute, j’étais curieux de l’expérimenter. Jusqu’à présent, cela ne s’était pas concrétisé. Cette fois, je sentais un appel. J’étais prêt, d’autant plus que l’information émanait d’une personne de confiance.

La cérémonie était prévue en soirée. Le matin même, un événement difficile s’est produit. Ma compagne passait un contrôle chez le gynécologue pour vérifier l’avancée de sa grossesse. Pour la première fois, j’allais devenir père. Lors de l’échographie, le médecin a constaté que l’embryon avait cessé de se développer. Il fallait provoquer l’avortement qui n’avait pas eu lieu spontanément. La nouvelle eut un fort impact émotionnel sur moi. À 48 ans, je la ressentais comme la fin de tout espoir de paternité. Alors que nous étions à l’hôpital pour nous procurer la médecine abortive, je partageai à ma compagne mon désir de participer à la cérémonie d’ayahuasca prévue le soir même. Je sentais un appel, sans aucune explication rationnelle. Ma compagne a marqué son accord et nous avons pris les dispositions nécessaires.

En début de soirée, je partis pour cette cérémonie. Cela se passait dans une grande maison à la campagne. Une quinzaine de personnes étaient présentes. Le padrinho brésilien S. dirigeait la cérémonie. Au centre de la pièce, une table illuminée par des bougies, décorée d’objets de culte, dont certains de connotation chrétienne. Plusieurs musiciens étaient présents. Nous avons commencé par les prières d’ouverture. Puis chacun alla boire le Daime (nom donné à l’ayahuasca dans le rituel). La première prise n’eut aucun effet sur moi, contrairement aux autres, m’a-t-il semblé. Après la deuxième prise, mon voisin me suggéra de me détendre, ce que je fis. Je sentis alors une forte envie de vomir puis un étourdissement. Je suis tombé de ma chaise. Deux personnes ayant observé la scène me rattrapèrent à temps et m’allongèrent sur un matelas. Selon les échos que j’ai eus plus tard, mon visage était blanc comme celui d’un mort. Je me rappelle que, durant un court instant, j’eus la vision d’une sorte de rideau bleu avec « quelque chose » derrière, émanant un amour absolu. Le padrinho, qui avait suivi la scène, s’approcha de moi et me releva la nuque. Je repris connaissance, un peu étourdi. Après une dizaine de minutes, je repris ma place dans le cercle. La cérémonie se clôtura tard dans la nuit. Après quelques heures de sommeil, je partis rejoindre ma compagne.

Durant les trois jours qui suivirent, je vécus intensément toutes les étapes du deuil liées à la perte du fœtus. Comme psychothérapeute, j’étais surpris d’un laps de temps aussi court pour intégrer une perte qui eut un tel impact émotionnel.

Après ces trois jours, j’entrai dans un état de paix intérieure que je n’avais jamais connu auparavant. Cet état dura trois semaines. Totalement ignorant des effets de l’ayahuasca, je pensai d’abord à une décompensation, une déconnexion avec la réalité. Paradoxalement, tout en vivant cet état, je gérais sans problème les petites choses du quotidien. Je m’alimentais normalement. Mon activité professionnelle était même plus efficace. Je me sentais mentalement plus centré. Je constatai aussi qu’un léger fond dépressif avait disparu, alors qu’une longue thérapie n’en était pas venue à bout. Interrogatif, à la limite inquiet, je contactai l’un des responsables de la cérémonie pour avoir son avis. Cela n’eut pas l’air de l’inquiéter et me rassura. Trois semaines plus tard, tout était « comme avant ». Cependant, toute trace de deuil avait bel et bien disparu. De plus, j’avais désormais une conscience claire quant à certaines décisions à prendre dans ma vie. Et je les pris.

Cette cérémonie fut suivie par beaucoup d’autres, qui amenèrent d’autres surprises et de nouveaux sujets de questionnement.

Un jour, j’avais accompagné un groupe de personnes rescapées d’un attentat terroriste. Lors du débriefing, les personnes reconstituèrent les faits. Je n’entrerai pas dans les détails atroces de cette reconstitution. Dans les jours qui suivirent, je vécus une sorte de traumatisme indirect, connu des thérapeutes qui accompagnent des rescapés en zones de guerre : cauchemars, pertes d’appétit, flashs.

Quelques jours plus tard, je participai à un nouveau rituel de Santo Daime. Plongé dans un état modifié de conscience, mes doigts se placèrent sur des zones précises de ma nuque, sans que je puisse le contrôler leur mouvement. Ils se mirent à vibrer avec une précision presque mathématique sur des points d’acupuncture précis. Ces gestes m’auraient été impossibles à accomplir dans un état ordinaire de conscience. Le lendemain matin, revenu à mon mental ordinaire, j’ai pensé que ce qui s’était passé était pure imagination. Sauf que toute trace de traumatisme indirect avait disparu.

Ces expériences, et d’autres moins spectaculaires, m’amenèrent à me poser au moins trois questions : d’autres personnes ont-elles vécu des expériences similaires avec la plante ? La littérature donnait-elle des explications à ces phénomènes ? Quel sens leur donner ?

J’avais l’intuition que je trouverais des réponses sur place, en Amazonie même, au berceau de l’ayahuasca. En juin 2017, je suis parti pour l’Amérique latine. Mon voyage allait me conduire dans le bassin amazonien : d’abord au Pérou, puis en Colombie, et enfin au Brésil.

Qu’est-ce que l’ayahuasca ?

Avant mon témoignage, un détour s’impose. D’où vient cette plante ? De quoi est-elle faite ? Quels sont ses cadres d’utilisation ? Quelques repères, avant le récit.

La liane des morts

Ayahuasca. En quechua, huasca veut dire liane. Aya veut dire cadavre — et, par extension, l’âme une fois sortie du corps. La liane des morts. Ou la liane des âmes. Le nom a un sens : la mort, ou une conscience aiguë de la mort, traverse presque tous les témoignages sur cette plante. Le mien compris. À de nombreuses reprises, durant mes cérémonies, j’ai eu l’impression de mourir à ce monde pour entrer dans un autre. Elle est considérée comme « la plante maîtresse des plantes maîtresses » car elle enseigne. Une plante maîtresse est une plante qui induit des effets modificateurs de la conscience.

Selon l’endroit où l’on se trouve, elle prend un nom différent : ayahuasca au Pérou, yajé en Colombie, caapi au Brésil, daime dans le Santo Daime. Même plante avec plus de quarante identités.

Deux plantes qui se cherchaient

Le breuvage qu’on appelle « ayahuasca » n’est pas une plante, mais le mélange de deux : la liane elle-même et une autre qui l’accompagne presque toujours, la chacruna. Seules, chacune ne fait presque rien. Ensemble, elles ouvrent une porte.

La chacruna contient de la DMT — la même molécule que le cerveau humain fabrique, en petite dose, la nuit, quand on rêve. Avalée seule, elle ne produit rien : l’estomac la neutralise avant qu’elle n’atteigne le cerveau. La liane, elle, désactive ce mécanisme de défense. Elle ouvre le passage. C’est cette combinaison, et elle seule, qui produit les visions — et c’est souvent elle aussi qui fait vomir.

Comment un peuple sans laboratoire a-t-il isolé, parmi quatre-vingt mille plantes amazoniennes, la seule paire qui fonctionne ensemble ? Faites le calcul du hasard : il est d’une chance sur trois milliards. Personne n’a jamais vraiment répondu à cette question. Les indigènes, eux, ont une réponse simple : ce sont les plantes elles-mêmes qui le leur ont enseigné.

Une légende shipibo raconte les choses autrement. Il y a très longtemps, une femme aimait se baigner dans une décoction de feuilles de chacruna — pour le plaisir, pour la fraîcheur, pour ce que cela lui faisait au corps. Elle y retournait sans cesse. Un jour, l’esprit de la plante s’est montré à elle et lui a demandé pourquoi elle revenait ainsi, toujours. Parce que tu me fais du bien, a-t-elle répondu. Touché par sa fidélité, l’esprit lui a fait un cadeau : « Rentre chez toi », a-t-il dit, « et dis aux tiens de me faire bouillir avec la liane d’ayahuasca. Buvez le mélange. Vous verrez alors les esprits. La femme est revenue à son village, a raconté ce qu’elle avait entendu, et les anciens ont préparé le premier breuvage. C’est ainsi, dit la légende, que les hommes ont commencé à voir.

Un guide, un chant

Selon la tradition, le guide change de nom : chaman ou curandero dans la voie chamanique, padrinho dans le Santo Daime. Mais dans les deux cas, un même pilier : le chant. Un chant qu’on reçoit, disent les guides, par canalisation.

Chez les chamans, ce sont les icaros : des mélodies transmises par l’esprit même des plantes, que le guide utilise pour appeler les esprits guérisseurs, moduler les visions de chacun, ouvrir ou refermer le passage selon ce que traverse la personne. Dans le Santo Daime, ce sont les hinos, réunis en hinários — de véritables recueils portés par toute une lignée de padrinhos depuis Mestre Irineu, chantés en chœur, parfois dansés, souvent pendant des heures.

Le guide n’est pas un simple accompagnateur. Il a traversé lui-même, souvent pendant des années, ses propres zones sombres, avant d’avoir le droit d’aider quelqu’un à traverser les siennes.

C’est là que le bât blesse aujourd’hui : une nouvelle génération de « chamans » à la formation expresse, parfois auto-proclamés, propose des cérémonies sans ce cadre. Les rares accidents qu’on associe à l’ayahuasca viennent presque toujours de là — pas de la plante, mais du vide autour d’elle.

Elle ne rend pas accro

Dans le registre des psychédéliques, l’ayahuasca ne crée aucune dépendance. On n’en redemande pas par manque. Le goût est amer, les effets physiques souvent rudes, et l’expérience elle-même n’a rien de garanti agréable — extatique un jour, franchement douloureuse le lendemain, selon ce qu’elle vient chercher chez vous. Le vrai risque n’est donc pas chimique. Il est humain : êtes-vous prêt pour ce qui va remonter ? Les « bad trips » qu’on prête à la plante sont, la plupart du temps, des expériences que la personne n’arrive pas à intégrer. J’ai moi-même vécu des descentes aux enfers, durant certaines cérémonies. Je les ai prises pour ce qu’elles étaient : des épreuves, des enseignements.

De l’ayahuasca 1.0 à l’ayahuasca 2.0

En Amazonie, l’usage de l’ayahuasca remonte à plus de deux mille ans — pour deviner, pour guérir, pour marquer les passages d’une vie : naissance, puberté, mariage, mort. Dans les années 1930, au Brésil, une autre histoire commence : Raimundo Irineu Serra fond christianisme, traditions afro-brésiliennes et chamanisme indigène en un rituel nouveau, où l’ayahuasca — rebaptisée Daime — devient un sacrement, comme l’hostie chez les catholiques. Le Santo Daime en est aujourd’hui la branche la plus connue.

Sacrée là-bas, drogue ici

Le grand paradoxe reste entier. La science la plus récente est formelle : la plante n’est ni toxique, ni addictive, et pourrait même soigner des addictions. Pourtant la loi, dans une bonne partie du monde, continue de la ranger aux côtés de substances addictives comme l’héroïne ou la cocaïne. Elle est utilisée librement dans les pays où elle pousse — Pérou, Colombie, Équateur, Bolivie, Venezuela. Le Brésil la protège au nom de la liberté religieuse. L’Espagne a tranché en sa faveur, une position réaffirmée en 2025. La France, elle, s’accroche : tous ses composants sont interdits depuis 2005, et le Conseil d’État a rejeté fin 2024 la demande de la faire retirer de la liste des stupéfiants. L’affaire est aujourd’hui devant les Nations unies.

Pérou — Takiwasi

Je démarre ici mon témoignage. Nous sommes en Juin 2017. Départ de l’Europe. J’arrive à Tarapoto, au pied de la forêt amazonienne péruvienne, pour un séjour au centre Takiwasi. Le lieu a été fondé en 1992 par un médecin français, Jacques Mabit — aujourd’hui décrié par les autorités de son propre pays pour ce qu’il soigne ici avec une plante qu’elles classent parmi les drogues.

Takiwasi traite les addictions les plus graves. Mais l’ayahuasca n’y tient pas la place qu’on imagine : dans le classement établi par les personnes en addiction traitées dans le centre, la plante arrive en troisième position, derrière la diète — semaines d’isolement en forêt, plantes purgatives choisies une à une pour chacun — et la vie en communauté. Lors de notre premier entretien, Jacques Mabit me demande ce que je souhaite faire à Takiwasi. Je ne voulais pas devenir un rat de bibliothèque du centre. Je souhaitais suivre le même protocole de préparation à l’ayahuasca que celui des résidents traités pour addiction : les mêmes plantes, les mêmes purges. Une expérience de terrain vécue de l’intérieur plutôt que dans les livres.

Au total, je ferai plusieurs purges de plantes, très éprouvantes mais libératrices, et trois cérémonies d’ayahuasca. J’en décris quelques-unes

La première purge

Avant une session d’ayahuasca, le protocole est clair : dossier médical, entretien avec un psychologue du centre, puis une purge préalable avec une plante déterminée selon mon dossier. Pour moi, ce sera le tabac liquide.

La purge a lieu le mardi après-midi, dans la maloca. Nous sommes six, dont plusieurs sont des patients du centre. D., psychologue et chaman, dirige le rituel. Il nous enfume d’abord au tabac d’Amazonie, puis chacun s’avance pour boire la plante qui lui a été attribuée. Pour moi : un verre de tabac liquide mélangé à de la rosa sisa, suivi d’autant d’eau chaude que possible.

Je bois, je bois. Mes voisins ont déjà commencé à vomir. Pour moi, cela tarde. Je comprends alors qu’une fierté intérieure m’empêche de lâcher prise — un garçon bien éduqué ne vomit pas. Cette prise de conscience suffit à faire céder la digue.

Le rituel dure trois heures. Je rentre à l’auberge en titubant, vomissant deux ou trois fois sur le bord du chemin, sous les yeux médusés de quelques personnes que je croise. J’arrive finalement à ma petite auberge. Allongé sur mon lit, encore nauséeux, je sens remonter mes peurs : celle d’être ici, en Amérique latine, à faire des expériences qui sortent de l’ordinaire ; celle qu’on me fasse mal ; celle, plus bête, de perdre mon passeport. Une voix en moi fait le tri : certaines peurs protègent, d’autres ne sont que du bruit. Si mes actions se fondent sur les secondes, je suis hors de mon axe.

Le lendemain, avec la psychologue du centre, je pose une intention pour les trois semaines à venir : me connecter à ma sécurité intérieure, en dépassant mes peurs. Elle me prescrit une plante à prendre chaque soir avant de dormir — une plante qui, dit-elle, aide à revisiter le passé affectif, en rêve.

Première cérémonie

Nous sommes le 22 juin, au lendemain du solstice d’été, à la veille de la Saint-Jean — la plus grande fête de l’année en Amazonie péruvienne. Les énergies sont intenses. Au loin, dans la forêt, on entend déjà des sons de tambour. L’atmosphère est magique

À 21h, nous nous retrouvons dans une maloca du centre Takiwasi — une hutte ouverte sur l’extérieur. Une quinzaine de chaises basses sont installées en demi-cercle, un seau à côté de chaque chaise en cas de vomissement. Dans le groupe, des psychologues, des curanderos pour les chants icaros, des volontaires, et Jacques Mabit qui guide la session.

Avant de prendre le breuvage, de nombreux rituels d’enfumage et des prières d’exorcisme de Léon XIII. Les règles sont rappelées : ne pas déranger les autres, demander de l’aide si nécessaire pour aller aux toilettes, ne pas rentrer dans le cercle sans enfumage. Tout se passera dans le noir, toute lumière éteinte. Chacun a été invité à garder une petite lampe de poche pour se rendre aux toilettes si besoin.

Un à un, nous sommes invités à boire le breuvage dans une petite tasse préalablement enfumée. Le curandero ouvre la cérémonie par des prières d’ouverture.

Assez rapidement, j’entre dans le processus. J’ai des nausées mais je ne vomis pas. Je reçois alors un enseignement : le vomissement est un régulateur naturel qui permet d’expulser ce que le corps ne pourrait pas intégrer. En ce qui me concerne, je garde tout et les nausées passent. Des visions apparaissent, fortes, puissantes. Je vois une immense autoroute de lumière qui s’étend très loin à l’horizon, et je suis poussé jusqu’à mes extrémités. C’est si fort que je suis obligé de m’allonger, la tête posée sur le coussin de ma chaise. Je me sens à la limite de ma conscience, à la limite de ce que je peux supporter. Plus tard, une voix me dira qu’il s’agissait de tester mon corps pour voir jusqu’où je pouvais aller.

Le processus diminuant en force, la plante m’enseigne : elle est là pour servir l’homme. La loi du libre arbitre permet à l’homme de l’exercer à des fins égoïstes ou altruistes.

Après une bonne diarrhée, je suis invité à boire l’ayahuasca une deuxième fois. Après ingestion, je me retrouve dans une véritable guerre — ce furent d’ailleurs les mots de mon voisin autrichien le lendemain de la session. Il s’agissait pour moi d’installer des énergies christiques dans un espace sombre. Le processus se déroula en lien avec le corps. Ce fut extrêmement fort, tout mon corps y participant. J’ignore combien de temps cela a duré.

Durant le processus, Jacques et les curanderos passèrent plusieurs fois chez chaque participant pour de l’enfumage ou des prières. Il y eut aussi des crachages d’eau, propres au rituel chamanique amérindien : le curandero boit de l’eau consacrée selon un rituel, puis la recrache sur le thorax, le dos et la tête du participant.

Quand ce fut mon tour, toujours dans l’obscurité, j’ai senti une ombre s’approcher, personnifiée par le curandero, alors debout devant moi. Je le sentais comme « la Bête » — la personnification, dans mon inconscient, de tout ce que je considère comme mal, la somme de toutes mes ombres. Alors que le curandero me faisait un rituel de nettoyage en posant ses mains sur ma tête, je lui ai pris le bras et l’ai embrassé. Exactement comme dans le conte La Belle et la Bête, où la belle doit tomber amoureuse de la Bête pour que la Bête soit libérée. Au moment où j’ai embrassé son bras, quelque chose s’est passé. Comme le passage d’une porte. J’ai entendu ces mots : « Bienvenue dans la forêt ». Et j’ai vu devant moi une forêt pleine de lumières et de couleurs d’une beauté indescriptible. J’ai compris alors que l’acceptation, l’intégration et la pleine reconnaissance de mon ombre, de la Bête en moi, était la condition pour accéder à l’espace énergétique de la forêt.

Pour clôturer, Jacques est passé près de chaque participant et a pratiqué un rituel de fermeture du chakra coronal. La cérémonie était terminée. Avec beaucoup d’humour, il posa la question : quelqu’un en veut-il plus ? Nous avons éclaté de rire, essayant de revenir à notre réalité habituelle après un voyage si fort et si intense. Je me suis levé, tant bien que mal, et j’ai fait quelques pas dans la pièce pour reprendre racine et revenir pleinement dans la dimension physique.

Deux autres cérémonies suivront, que je ne développerai pas ici. J’y garde tout de même deux images. La présence, lors de l’une d’elles, d’un prêtre catholique — une surprise, dans ce lieu où la plante et le rituel amérindien tiennent le haut du pavé. Et le souvenir d’un résident, un addict qui n’était jamais parvenu, malgré de nombreuses prises, à entrer en état modifié de conscience sous ayahuasca. Le jour de son baptême, la porte s’est ouverte pour lui. Il a enfin vécu l’expérience — en larmes, après tant de tentatives restées sans effet.

La purga huasca

Le rituel de purga huasca vient de la tribu amazonienne des Awajun. Il ne se déroule qu’une fois par trimestre à Takiwasi — j’y vois une chance. La purge dure trois heures et se fait dans la maloca. Nous sommes dirigés par Jaime, le directeur du centre, assisté de deux curanderos.

Jamais de ma vie je n’ai été aussi mal : des vomissements intenses, des diarrhées, une distorsion de la vision, une incapacité à garder l’équilibre pour aller aux toilettes, au point qu’un assistant a dû me soutenir. Avec le recul, je sais que c’est un cadeau de la plante : elle m’a offert un récurage complet, à tous les niveaux — pas seulement physique, mais aussi au niveau des mémoires corporelles et mentales, si difficiles à évacuer autrement.

Nous sommes invités à boire au moins trois bols de la boisson, à notre rythme. J’ai bu le premier en faisant la grimace. Boire le deuxième fut un véritable supplice, tout mon corps était répulsé. Pendant que d’autres vomissaient déjà abondamment, moi je gardais tout. Je me sens dans un état second, la tête me tourne, je vois la salle de manière distordue. Je commence à paniquer face à la force du processus. Deux présences apparaissent alors à mes côtés — non pas visibles, mais présentes. Elles me disent qu’elles vont m’accompagner. « Sois sans crainte, tout ira bien. »

À un moment, mon corps se met en mode ouvert : toutes les voies d’expulsion s’ouvrent, vomissement puis diarrhée. Je ne savais pas vomir ; j’apprends à toute vitesse, tout simplement parce que je n’ai pas le choix. Alors cela sort, cela sort.

J’avais émis l’objectif de dépasser ma peur qu’on me fasse mal — la plus grande étant celle de recevoir une flèche empoisonnée d’un sorcier sans même m’en rendre compte. On m’invite à la vigilance : on me montre le Christ, une flèche lui est envoyée, elle glisse sur son vêtement de lumière sans aucun dommage. On me dit qu’il en va de même pour ses disciples. On me montre Olivier, une flèche m’est envoyée. Même chose : elle glisse et se dissipe.

La session s’est terminée au petit matin. Je suis resté couché plus de huit heures. Il n’y avait plus rien à vider, ni au niveau intestinal ni au niveau de l’estomac. Une purge radicale — je n’ai jamais vécu une chose pareille de ma vie. Mon mental, lui, fonctionnait parfaitement : j’ai pu, le soir même, effectuer toute une série de paiements bancaires complexes sur internet. Aucune confusion, une parfaite clarté d’esprit.

Cette session marque la fin de mon expérience à Takiwasi. Je pars sans véritable tristesse de ce lieu — il y manque une certaine joie, je ne peux l’expliquer. J’y ai connecté, véritablement connecté, avec le cœur, avec une énergie christique. Je me rends compte aussi que ce n’est pas le chamanisme, à proprement parler, qui m’intéresse. Ici, on travaille avec la force, en force. Les purges sont violentes, très puissantes. Cela ne badine pas. C’est dans ce cadre ultra sécurisé que la personne se nettoie, au niveau du corps et de l’esprit. Dans tous les cas, le corps est le passage numéro un. Une véritable reconnexion avec le sol, les pieds, la matière.

Colombie — chez le Taita Juan

Juillet 2017. Direction la vallée de Sibundoy, dans le sud de la Colombie — la vallée des guérisseurs, où cohabitent deux peuples indigènes, les Kamëntšá et les Inga. C’est chez l’un d’eux, le Taita Juan Bautista Agreda Chindoy, que je pose mes valises pour deux semaines. Taita : c’est le nom qu’on donne, en Colombie, aux guérisseurs traditionnels. Pas de clinique ici. Je loge chez lui, immergé dans la vie de sa famille. Le travail se fait au son de l’armonica.

Le Taita Juan est reconnu par le ministère colombien de la Santé. Il tient sa médecine de son père, Taita Martín, figure respectée de la vallée aujourd’hui disparue. Tout jeune, les soirs de pleine lune, son père lui donnait de la datura — un hallucinogène puissant, préparé et utilisé selon la tradition. Plus tard, Taita Martín a découvert le yagé auprès d’un autre Taita de la région, et a abandonné la datura pour de bon : avec le yagé, on garde conscience et mémoire du voyage, ce que la datura ne permet pas. Juan prend le yagé pour la première fois à 18 ans. Il y voit des monstres, s’arrête, dégoûté, pendant deux ans. À 20 ans, il reprend, ayant compris que ces visions n’étaient qu’un passage.

Il en a fait toute sa vie depuis. Une vie qui l’a aussi conduit, en 2010, dans une cellule américaine : arrêté par les douanes des États-Unis et inculpé de possession avec intention de distribuer un stupéfiant — l’ayahuasca elle-même —, il sera finalement relâché et renvoyé en Colombie.

Arrivée et première cérémonie

Me voilà en Colombie après une semaine fatigante mais exaltante dans la vallée sacrée péruvienne. Je me réveille fatigué, un peu groggy, le système digestif retourné. Je me dis : folie ou courage de sortir ainsi de ma zone de confort. Je sais que ce voyage est juste. Il y aura des moments plus difficiles, mais je sais aussi pourquoi je suis là : continuer la recherche intérieure par la voie proposée par cette plante amazonienne millénaire, et vivre l’expérience de l’intérieur pour ensuite la partager, en témoigner.

Pour cette première cérémonie, nous sommes douze avec le Taita. Mélina, du Costa Rica, et moi sommes invités ; les autres sont des Colombiens en apprentissage. Avant de démarrer, le Taita nous présente au groupe. Il dit à ses élèves qu’il espère qu’ils se comporteront comme il faut. Je suis touché par ses paroles.

Je prends le breuvage. Il est épais. Je sais déjà que ce sera fort. Aucune idée de ce qui va se passer — comme le Taita l’a dit au début, on ne peut jamais prévoir. Petit à petit, délicatement, le processus se met en marche. À cette première étape, je suis dans le jugement : je me sens seul dans le processus et, comme c’est un peu lent à monter, je dénigre un peu ce qui se passe. Je sens qu’il me faut d’abord me libérer de ce jugement pour aller plus loin. Alors je le dépose, et je laisse la musique agir dessus. Une fois libéré, je me sens pleinement dans les énergies christiques. Je comprends assez vite que la cérémonie va être un duo : moi dans les énergies christiques, le Taita dans les énergies chamaniques de guérison par le son. Il y a un moment de négociation entre les deux énergies. Et puis cela se met en place. Des processus de guérison commencent. Les énergies sont si lourdes que je prends un seau pour vomir. Je ne vomis pas. Il y a des renvois, des renvois très forts, comme si mon corps transformait quelque chose, le digérait, sans savoir quoi. Je suis accroupi devant le seau. Humilité, humilité.

Il y aura des moments étonnants : je suis dans les énergies christiques, elles bloquent des énergies involutives dans un espace de la conscience. Là, le Taita joue son son magique et guérit cette zone. Un vrai travail de collaboration entre énergies christiques et chamaniques, qui va durer un certain temps. Mon corps bouge fortement, comme s’il cherchait le chemin, une restructuration de masses énergétiques déstructurées. À certains moments, il n’y aura plus aucune personnalité, rien qu’une conscience d’énergies christiques qui me traversent.

À un certain moment, une voix me dit d’aller aux toilettes, qu’il faut que je me « vide ». Sur le chemin, je me sens dans une joie immense, émerveillé de ce qui se passe. Quel artiste que ce Taita ! Quel honneur d’être ici, de voir à l’œuvre un travail chamanique de très haut niveau, tourné vers la guérison, le service à la terre, au collectif humain.

La suite du voyage, et ce qui m’a été dit

Je reprends un peu de yajé — un yajé différent. Le premier était plus dans l’action, le masculin ; celui-ci est plus dans le féminin. Une femme du groupe va beaucoup prendre le centre, allant très loin dans une forme de décompensation poussée. Je me sentirai un moment « enfermé » dans une zone sombre et lourde de la conscience. Je voudrai agir. Impossible : il ne m’est pas permis d’agir dans cette zone, elle appartient à une autre force. Alors je me connecte aux vœux du Bodhisattva, qui me permettent de voyager partout dans l’univers sans danger. Cela me permet de sortir de ce trou.

Le Taita et les élèves entourent cette femme, vraiment très mal en point. On fait brûler de l’encens dans la pièce. Je sens qu’elle traverse quelque chose de lourd, très lourd, au point même de risquer de perdre son âme. Une voix me dit de ne pas m’en mêler, au niveau énergétique — cela ne me regarde pas à ce stade. Alors je regarde simplement, en assise verticale. À un moment, elle doit être portée, comme si elle était morte. Peut-être est-elle en train de vivre une mort. Petit à petit, elle reprend vie. « Gracias, gracias, gracias », répète-t-elle pendant au moins une demi-heure, se débattant parfois dans tous les sens. Au moins trois personnes sont nécessaires pour la canaliser. Progressivement, au bout d’une heure, elle revient à un semblant de normalité, son mari la tenant dans ses bras, lui donnant beaucoup d’amour.

Le travail se termine par l’aspect le plus physique, le plus basique de l’être. Je me nettoie aussi avec la terre et le feu qui brûle dans l’âtre, pour être sûr de ne rien emporter qui ne m’appartienne pas.

Progressivement, le groupe revient à un état de conscience normal. Le Taita ouvre la lumière, met une petite musique. On s’assied tranquillement, les uns près des autres. Il apporte du thé à la cannelle, on partage des petits pains. Quel voyage ! Je rends grâce pour ce travail. Ce que j’ai le plus aimé, c’est la collaboration entre les énergies christiques et chamaniques.

Ce qui m’a été dit ce soir-là sur moi et mon avenir : qu’une communauté fraternelle m’accueillera bientôt à bras ouverts, que je pourrai m’y installer. Que mon œil légèrement gonflé, c’est le sucre blanc — poison absolu pour moi. Que je serai souvent appelé à intervenir dans le collectif. Que pour le Brésil, la prochaine étape, il suffit de demander à voir du beau, une très belle nature.

Cérémonie en Équateur

Le Taita m’invite à une cérémonie de yagé qu’organise l’un de ses élèves, en pleine nature, en Équateur. Nous partons de Sibundoy à cinq dans la voiture — le Taita, sa fille, deux apprentis curanderos et moi — pour sept heures de route. Trente personnes sont attendues, la plupart venues d’Amérique du Sud. Le lieu est un site dédié au chemin rouge — un cercle tracé selon les quatre directions, où se tiennent d’ordinaire des cérémonies de San Pedro, l’autre grande plante sacrée des Andes —, près d’une ville dont on aperçoit les lumières en contrebas.

La nuit est tombée. Le froid mord, le vent souffle, rien d’engageant. Puis le Taita bénit le breuvage d’un signe de croix, tasse après tasse, et vingt minutes plus tard, tout bascule. Je descends profondément, plus profondément que jamais. Une envie d’uriner incompressible me prend — impossible de me lever. Je lâche, dans mon pantalon, sans pouvoir faire autrement. Et avec cet abandon physique, quelque chose d’autre cède en moi : une très vieille mémoire, retenue depuis toujours. Une légèreté immense me traverse.

Le corps se retourne, front contre terre. Et là, sans image, seulement par vibrations, par des schémas que le mental ordinaire ne peut saisir, je me retrouve en contact avec l’Holocauste — l’horreur la plus totale de l’histoire humaine. Je demande pardon à Dieu, de toute mon âme, pour ces atrocités.

En sortant du cercle, je lève les yeux vers les étoiles. En écho à mes pensées qui reviennent sur l’Holocauste, une voix intérieure me dit : « Le pardon, je l’avais déjà donné à l’homme. » Je questionne alors le sens de ce que je viens de vivre. La réponse vient : « Tu as simplement aidé à planter une graine pour les générations à venir — des semences de compassion et de fraternité pour une nouvelle terre. »

Le lendemain, j’apporte au Taita Juan ce que j’ai couché sur papier de mon expérience, avec mes questions sur son sens. Il a lu, dit-il, mais n’a pas compris ce que je voulais dire. Je comprends alors que nos deux cultures ne parlent pas le même langage sur ces choses-là. Nous parlons donc en direct, dans le concret. Il insiste : ce qui compte n’est pas de comprendre une vision, mais d’en ramener quelque chose de réel, d’utile dans la vie de tous les jours. Peu importe le motif du voyage — santé physique, santé spirituelle, ou apprendre à soigner —, tout part d’une intention claire. Sans elle, dit-il, le travail part dans tous les sens. Je saisis là toute la différence entre nos deux mondes : le sien, ancré dans le concret, où l’on vient résoudre un problème ; le mien, occidental, où l’on a d’abord besoin de comprendre pour agir.

Il conclura, pour ce chapitre avec lui, par ces mots : « Le yagé, c’est un chemin sacré et mystérieux. »

Brésil — Santo Daime

Août 2017. Dernière étape du voyage : le Brésil, et le Santo Daime.

L’histoire du Santo Daime commence avec Raimundo Irineu Serra — Mestre Irineu. Né en 1890, fils de descendants d’esclaves qui cultivaient la terre, il rejoint vers vingt ans l’État d’Acre, porté par la ruée vers le caoutchouc, puis s’installe à Rio Branco, aux portes de la forêt, où il devient garde territorial. C’est là, devenu intime avec la jungle, qu’il découvre l’ayahuasca dans les rituels chamaniques des habitants du cru. Un jour, sous l’effet du breuvage, une femme lui apparaît : la « Reine de la forêt ». Il la reconnaîtra plus tard comme la Vierge de l’Immaculée Conception. Elle lui transmet une doctrine nouvelle et lui en révèle le nom : le Santo Daime. En 1945, Mestre Irineu fonde à Rio Branco le centre Alto Santo. J’irai me recueillir sur sa tombe, tout près de là — un vrai lieu de pèlerinage pour les daimistes.

L’histoire se poursuit avec l’un de ses disciples, Sebastião Mota de Melo — le padrinho Sebastião. Après la mort du Maître, une communauté grandissante, de plus en plus internationale, se réunit autour de lui. Au milieu des années 1970, il fonde la Colônia Cinco Mil, à la périphérie de Rio Branco. Des déboires agricoles poussent le groupe à déménager, puis à déménager encore, jusqu’à ce que l’État brésilien leur cède une réserve forestière : ce sera Mapiá, surnommée la Jérusalem du Santo Daime. Le padrinho Sebastião introduira une différence majeure avec la lignée traditionnelle : l’usage rituel du cannabis, appelé Santa Maria, comme plante sacrée à part entière — un choix qui provoquera une rupture nette avec les tenants les plus orthodoxes de l’héritage de Mestre Irineu, mais qui attirera, en retour, un monde beaucoup plus large, beaucoup plus ouvert sur l’étranger.

C’est dans cette branche, celle du padrinho Sebastião, que je vais passer mes derniers jours en Amazonie. D’abord la Colonia 5000, près de Rio Branco, puis Mapiá elle-même, au cœur de la forêt.

Rio Branco, Colonia 5000

Me revoilà dans la forêt amazonienne. Une humidité forte, une végétation luxuriante, et ces sons incroyables de la forêt. Je suis hébergé chez Claude, un ami français, au cœur de la Colonia 5000, fondée par le padrinho Sebastião. L’église est juste à cinquante mètres de sa maison.

Première cérémonie, surtout d’observation : le Daime n’est monté qu’à la fin, environ trois heures après. Une quarantaine de personnes. Pas beaucoup d’organisation, pas d’eau dans les toilettes, des gens qui arrivent après le départ, d’autres qui partent avant la fin — j’ai senti le manque d’un cadre pour faire respecter les règles. Beaucoup de jugements de ma part. Une simple observation des faits, je n’ai pas à vouloir changer quoi que ce soit. C’est leur système.

Le message reçu ce soir-là : travailler avec le cœur, pas avec le mental. Cela donne la direction de mon travail pour Mapiá : stopper le mental et ses jugements, faire l’expérience la plus profonde possible au niveau du cœur.

Vers 23h, la cérémonie prend fin. Je dis à Claude que je rentre à pied, deux cents mètres, pour aller aux toilettes. Je suis accueilli, de nuit, par les deux chiens féroces de Pedro. Personne dans la maison. Je me retrouve face à deux chiens montrant les crocs, prêts à bondir. Dans ces cas-là, mieux vaut être bien ancré au sol — pas question de se dire « je suis protégé, rien ne peut m’arriver ». Je m’arrête, je fixe les chiens. J’ai une lampe de poche assez puissante. Cela dure une minute. Je suis sauvé par la voiture de Pedro qui arrive par le petit chemin.

Le lendemain, je repense à l’épisode et je le remets dans son contexte : ici, je suis véritablement dans la jungle, entourée de crocodiles, de mygales — on en a trouvé une dans la maison la veille —, d’insectes dont certains sont venimeux, de serpents parfois mortels. Je prends garde constamment où je pose les pieds. Un environnement qui demande beaucoup de vigilance, de présence, d’attention — l’attention aux besoins de base, au niveau le plus élémentaire de la sécurité.

Le deuxième travail

Comment décrire avec des mots ce travail de Daime ? Comment expliquer, avec le mental de la conscience habituelle, l’inexplicable ? Ce sont deux mondes différents, avec leur propre langage, leurs propres règles.

J’ai d’abord eu beaucoup de mal à « entrer dedans ». Chaque boisson a son propre code d’entrée — je l’avais déjà constaté au Pérou, en Colombie. Pendant environ une heure, en méditation, j’ai cherché la porte. En me connectant profondément au chant du collectif, elle s’est ouverte. J’ai simplement suivi le chant, en remontant jusqu’à la source énergétique du groupe. Un peu comme un chemin à parcourir, pour se retrouver ensuite dans une autre salle, avec sa propre énergie. C’est là que le travail peut véritablement commencer.

J’ai senti une « puissance » qui montait en m’incarnant profondément dans le sol, dans mes profondeurs. Un arbre peut-il s’élever plus haut que la profondeur de ses racines ? Non. Voilà pourquoi tout le travail effectué au Pérou et en Colombie m’a permis d’aller plus loin encore ici.

Il était environ deux heures du matin. Je me suis assis tranquillement sur ma chaise, un chien me tenant compagnie comme un ange gardien. J’ai alors écouté les chants de la nature, de la forêt à l’extérieur. Quel calme. Rien que ces sons, rien d’autre, le mental complètement vide, un espace ouvert pour les accueillir pleinement. Un vrai délice.

Quand le travail s’est terminé, avec les prières de clôture, j’étais encore dans un état second. Je suis retourné chez Claude, et me suis retrouvé à nouveau face à l’un des deux chiens, qui a de nouveau essayé de me mordre. Heureusement, son maître, dans la maison voisine, m’a entendu et a crié au chien de s’en aller. Sans avoir eu la chance de manger mes tibias.

Le voyage vers Mapiá

Rio Branco n’est qu’une étape. Mapiá — la Jérusalem du Santo Daime — se mérite. Nous quittons la ville en voiture au matin. Passé la frontière entre l’État d’Acre et celui de l’Amazonas, le paysage change : de vastes pâturages, des arbres très hauts et épars, une lumière particulière sous un ciel mi-orageux, mi-ensoleillé. Je sens que quelque chose bascule en moi. À Tarapoto, au Pérou, j’étais déjà en Amazonie — mais pas de cette façon. Ici, il y a un mystère que je ne sais pas nommer.

Quatre heures plus tard, nous arrivons à Boca do Acre : un petit village de pêcheurs, pauvre, sans route asphaltée, au bord d’une rivière immense qui se jette bien plus loin dans l’Amazone. Nuit sur place, dans un petit hôtel.

Le lendemain, après des heures d’attente, une barque nous prend enfin — nous sommes quatre à bord, entassés parmi les bagages et les provisions destinées à Mapiá. Trois heures de rivière, en plein soleil, le moteur qui cale de temps à autre. Nous sommes en saison sèche : l’eau est basse, le risque d’ensablement réel — cela nous arrivera une fois. En saison des pluies, on peut rallier Mapiá directement, en sept heures de bateau. Pas maintenant : la rivière est trop peu profonde. Il faut débarquer, retrouver une voiture qui nous attend, puis avaler encore quatre heures de piste à travers la forêt, à dix kilomètres à l’heure.

Il fait nuit noire quand nous arrivons enfin, vers vingt heures. On me conduit à la pousada recommandée par Claude, tenue par Maria Eugênia — une Brésilienne installée là depuis trente ans, ancienne proche du padrinho Sebastião. Impossible de la prévenir de mon arrivée à l’avance : à Mapiá, il n’y a presque aucune connexion avec le reste du monde. Même les vivres peinent à arriver, en cette saison sèche.

Le lendemain matin, je découvre le village en plein jour. Plus de six cents personnes y vivent, presque toutes brésiliennes. Le lieu est clairsemé, patiemment déboisé pour faire place aux maisons. L’église se dresse au centre, à côté de la tombe du padrinho Sebastião et de deux de ses plus proches disciples. Je sens, déjà, que j’ai été guidé jusqu’ici. Un travail de Daime est prévu ce soir même. Je l’attends avec impatience.

Première cérémonie, avec le padrinho Alfredo

Le soir même, première cérémonie de Santo Daime à Mapiá, en présence du padrinho Alfredo — fils du padrinho Sebastião, et guide spirituel du lieu depuis la mort de son père. L’église est en plein air, au centre du village, assez vaste pour rassembler une centaine de personnes. Au centre, une table en étoile, des bougies, la croix du Santo Daime, des effigies de la Vierge. Des chaises entourent la table pour le padrinho et les fardados les plus expérimentés. Une seule reste vide, en permanence : un grand fauteuil recouvert de blanc, celui du padrinho Sebastião. Comme déjà senti à Rio Branco, ce vide se ressent physiquement — l’absence du Père.

Ce que j’avais connu en Europe suivait toujours le même schéma : chants et danses, ou chants seuls, selon les hinos. Ici, dans la lignée du padrinho Sebastião, d’autres formes existent : le travail avec la Santa Maria — le cannabis, tant décrié par la lignée traditionnelle de Mestre Irineu, associé à l’énergie de la Mère —, et la Mesa Branca, tenue en principe le 27 de chaque mois, un syncrétisme entre plusieurs courants spirituels — umbanda, spiritisme d’Allan Kardec — destiné à ramener la lumière dans l’obscurité.

Ce soir, ce sera la Mesa Branca. J’assiste alors à quelque chose de totalement étranger à ma culture : une participante accepte de se laisser posséder par un esprit qu’on dit malveillant, puis on lui donne du Daime — dans une cérémonie qui s’apparente à un baptême, où l’esprit reçoit parfois un nouveau nom. Le padrinho reste d’un calme déconcertant face à elle, presque joueur : il va jusqu’à lui tendre son cigarillo, pendant qu’elle exécute des mouvements étranges, lui griffant le dos de mains recourbées comme des serres. Autour, les participants gardent le même calme olympien, comme si la scène n’avait rien d’extraordinaire.

En moi, deux forces semblent se répondre, se disputer le groupe, sans que je puisse toujours démêler le vrai du faux dans ce qui s’exprime à travers elle. J’entends aussi une voix — le tentateur, penserais-je plus tard — qui flatte mon ego, me souffle que je vaux mieux que tout ce spectacle. La seule protection, je le comprends sur le moment : cultiver l’humilité, ne pas mordre à l’hameçon. La cérémonie a commencé vers vingt heures. Elle se termine vers quatre heures du matin.

Paradis, puis enfer

Pedro, un résident de Mapiá, me conseille de boire du Daime plusieurs fois par jour, seul, chez moi. Un très bon remède, dit-il, pour nettoyer le corps. Un garçon de sa maison m’apporte une grande bouteille, m’en verse une bonne dose, diluée. Pour la première fois du voyage, j’ai du Daime chez moi, et la liberté d’en prendre seul.

Le premier matin, au lever du soleil, j’en bois. Musique douce en fond, je m’installe en méditation, concentré sur un seul point — le troisième œil. Puis le passage se fait. Je monte en vibration, je deviens vibration pure, baigné dans une lumière douce, incroyablement vivante. Le mental s’efface, mais la conscience reste entière : un dialogue s’établit avec les sphères célestes, non pas en mots, mais par de légers tremblements du corps — un message reçu, une réponse envoyée. Une force m’invite à quitter le plan terrestre. Je refuse : mon âme a choisi cette incarnation, je reste.

Je redescends à la petite rivière qui coule non loin de mon logement, cachée dans une nature luxuriante. Nu, debout sur la berge. Là, c’est une autre énergie qui m’habite — celle de la Mère, du monde manifesté, de la matière elle-même. Je comprends que mon vrai travail, ici, était de guérir cette part-là, blessée en moi. Puis viennent les gestes les plus simples — me raser, appliquer un peu de répulsif contre les moustiques — et c’est précisément cela, je le sais, qui distingue l’expérience mystique de la folie : revenir, sans s’y perdre, dans un corps qui a encore besoin d’eau, de nourriture, de soin.

Deux jours plus tard, l’envie de revivre la même chose me reprend. Je me trouve de bonnes raisons, presque éthiques. En réalité, c’est de la gourmandise pure — comme un addict qui reprend une dose pour retrouver une sensation. Je me réveille avant le lever du jour, encore nuit noire, et je bois. Après trente minutes de concentration, l’effet monte. Et là, bascule : comme en Colombie, je plonge en enfer. Un espace complètement déconnecté, jusqu’à la lumière elle-même qui prend un reflet mortuaire. Le piège se referme. Je suis seul dans la pièce — personne pour tenir le cadre, aucun frère ni sœur pour faire rempart. Comme jeté seul au milieu d’une meute de loups.

Pour en sortir, je concentre tout ce qui me reste de mental, d’esprit, de corps, sur un seul point : Jésus-Christ. Je remonte à une vitesse vertigineuse. Je l’ai échappé belle. Une voix, ensuite, m’engueule franchement : j’ai commis une erreur, une vraie. Boire le Daime seul, pour moi, c’est s’exposer sans protection à des forces que je ne sais pas maîtriser. Ce travail-là, on me le confirmera, n’est pas fait pour une chambre à soi. Il se fait en collectif, porté par une fraternité de cœur — c’est cette énergie-là qui protège.

La dernière cérémonie — l’anniversaire de Clara

Ceci est ma dernière cérémonie de Santo Daime à Mapiá. C’est l’anniversaire de Clara, une Japonaise qui vit au Brésil depuis l’âge de six ans. Clara est une autorité reconnue à Mapiá — c’est elle qui, souvent, incorpore des entités durant les cérémonies de Mesa Branca. Cela se passe à la Santa Casa, un peu en dehors du village. Un chapiteau en bois, tout ouvert sur la nature extérieure. On commence à 19h30. Il fait nuit. Des bougies sur la table, un feu qui brûle à l’extérieur.

Ce à quoi j’ai assisté dans mon corps, je veux dire vraiment dans le ressenti corporel, dépasse le descriptible. Pour la première fois de ma vie, j’ai senti la puissance curative des énergies mariales. Leur puissance dépasse tout ce que j’ai connu auparavant. Après cette cérémonie, j’ai compris pourquoi le padrinho Sebastião a introduit Santa Maria : un portail ouvert pour ces énergies, avec une puissance curative qui dépasse tout ce que j’ai pu expérimenter avant.

J’ai vu aussi, non pas un ou deux chamans travaillant ensemble comme d’habitude, mais soixante chamans chantant des hinos d’une seule voix. D’où la véritable puissance du travail. Ce n’est plus un travail de niveau universitaire pour moi. C’est au-delà.

J’avais peur pour la Terre, pour la planète. Quand j’ai senti la puissance des hinos dans la vibration mariale, j’ai compris que la Terre ne disparaîtra pas, mais que le passage vers la Nouvelle Conscience allait être très puissant, à bien des niveaux. J’ai vu une Mère, aimante mais ferme, qui remet les pendules à l’heure.

Je redescends dans les enfers, portant l’énergie mariale en moi. Je me suis senti en pleine sécurité. L’ombre qui me touche s’illumine aussitôt.

Petite anecdote. Après la cérémonie, sur le chemin du retour, j’ai entendu des chiens qui se battaient. J’ai senti une énergie noire, forte. Un vrai malaise. Juste à ce moment, un gros papillon noir est venu frapper ma poitrine, au niveau du cœur. C’était tellement fort que je ne suis même pas certain que ce soit un papillon. Je prends peur. Une voix me dit que ce n’est pas une attaque. C’est une ombre qui vient se transformer, se convertir à la lumière mariale.

À la fin de la cérémonie, deux mots émergeront : humilité et gratitude.

Le retour

Deux jours avant de rentrer, je me réveille en sursaut, la nuit, à Rio Branco : j’ai senti qu’une personne habillée en chaman essayait de me forcer à avaler une sorte de pilule noire. Je me suis aussitôt réveillé, mis en protection, renvoyant la balle avec amour.

Deux jours plus tard, à São Paulo, la dernière nuit au Brésil, je me réveille aussi en sursaut. Un homme, habillé comme s’il allait travailler dans la forêt. Je me méfie. Puis je comprends que c’est quelqu’un de très spécial : Mestre Irineu, qui me donne sa bénédiction avant mon retour en Belgique. Il me fait une croix dorée sur le front, le menton, le cœur.

Me voilà maintenant sur la route du retour. Le vol São Paulo–Madrid s’est passé sans problème. J’ai parfois pensé à comment je serais, une fois de retour en Europe. Peut-être que ce voyage de trois mois n’aura été qu’un rêve. Demain matin, je vais me réveiller. Ma vie sera la même, mais quelque chose aura changé. Oui, je pense que rien ne sera tout à fait comme avant.

Au moment où j’écris ces lignes, le soleil se lève sur l’aéroport.

Un jour nouveau commence.

Ce texte est un extrait du Livre 2 à paraître. Le récit complet de ces trois mois, ainsi que de nombreuses informations pratiques — centres, contacts, statut légal, ressources — se trouvent sur teachingplants.blogspot.com.