Krishnamurti


Jiddu Krishnamurti (1895–1986) est l’une des voix spirituelles les plus radicales du XXe siècle, né à Madanapalle, Inde. Découvert en 1909 par le théosophe C.W. Leadbeater sur une plage d’Adyar, Inde, il est présenté par Annie Besant — présidente de la Société Théosophique — comme le futur « Instructeur du Monde ». Éduqué en Angleterre dans cette perspective pendant vingt ans, il rompt spectaculairement en 1929, lors d’un camp à Ommen, Pays-Bas, en dissolvant l’Ordre de l’Étoile fondé pour le préparer. Il passe le reste de sa vie à donner des conférences et des entretiens à travers le monde, sans jamais accepter le titre de maître ni fonder d’école de pensée. Son enseignement repose sur un seul axe : l’observation directe de soi, sans intermédiaire, sans doctrine, sans autorité.

Note personnelle

Krishnamurti m’a profondément aidé à me libérer de certaines croyances que je tenais pour acquises — en particulier celle qu’une organisation, une tradition ou une autorité spirituelle serait nécessaire sur le chemin vers la vérité.

En ce sens, Krishnamurti est un révolutionnaire — non pas au sens politique du terme, qu’il récusait lui-même, mais au sens d’une révolution intérieure, silencieuse, radicale. Il ne propose aucun système de remplacement. Il ne démolit pas une cage pour en construire une autre. Il pointe simplement vers la liberté inconditionnelle, celle qui ne dépend d’aucune doctrine, d’aucun maître, d’aucun rituel.

Ce qui frappe dans son enseignement, c’est la cohérence absolue entre la forme et le fond. Il n’enseigne pas la liberté tout en demandant qu’on le suive. Il dit : dès que vous suivez quelqu’un, vous cessez de suivre la vérité. Cette exigence est dérangeante, parfois inconfortable — mais c’est précisément là que réside sa force.

Il met au pilori tout ce qui constitue une structure extérieure : les religions organisées, les dogmes, les croyances héritées, les gourous, les rituels, les traditions figées. Non par nihilisme, mais parce qu’il voit dans ces structures autant de refuges confortables qui nous dispensent de l’effort le plus difficile : se regarder soi-même, sans filtre, sans intermédiaire, sans la protection rassurante d’une appartenance.

Car c’est bien là que Krishnamurti nous ramène sans cesse : vers l’observation simple, directe et honnête de ce qui se passe en nous — nos peurs, nos désirs, nos contradictions, nos conditionnements. La connaissance de soi n’est pas, chez lui, une pratique ésotérique réservée à quelques-uns. C’est l’acte le plus ordinaire et le plus urgent : voir ce qui est, tel que c’est, maintenant.

Le lien avec la Société Théosophique

Après la mort de Blavatsky en 1891, la direction de la Société Théosophique passe aux mains d’Annie Besant et de C.W. Leadbeater. Sous leur impulsion, le mouvement prend une tournure messianique : Leadbeater déclare en 1909, après avoir remarqué un jeune garçon chétif sur une plage d’Adyar, Inde, que Jiddu Krishnamurti sera le « véhicule » du Seigneur Maitreya, l’Instructeur du Monde. L’Ordre de l’Étoile d’Orient est fondé pour préparer l’humanité à son avènement, et Krishnamurti est éduqué dans une dévotion absolue pendant vingt ans.

En 1929, lors du camp d’Ommen, Pays-Bas, il dissout l’Ordre devant 3 000 disciples médusés. Sa déclaration reste l’un des textes les plus puissants de la spiritualité du XXe siècle : la vérité est un pays sans chemins, et aucune organisation ne peut y conduire l’homme. Cette rupture met fin au messianisme théosophique et propulse Krishnamurti vers une carrière d’instructeur entièrement libre de toute institution.

Extraits

Discours de dissolution de l’Ordre de l’Étoile

Ommen, Pays-Bas, 3 août 1929

La vérité

« La vérité est un pays sans chemins, que l’on ne peut atteindre par aucune route, quelle qu’elle soit : aucune religion, aucune secte. Tel est mon point de vue : et je le maintiens d’une façon absolue et inconditionnelle. La vérité, étant illimitée, inconditionnée, inapprochable par quelque sentier que ce soit, ne peut pas être organisée. »

Libérer l’homme

« Je ne veux m’occuper que d’une seule chose essentielle : libérer l’homme. Le libérer de toutes les cages, de toutes les craintes, et non pas au contraire fonder une religion, une secte, ni proposer de nouvelles théories philosophiques. Encore une fois, aucune organisation ne peut nous rendre libres. Rien, ni personne, du dehors, n’en est capable. »

« Je ne veux pas décorer les anciennes cages. Je ne veux même pas les démolir. Car même si l’on venait à démolir toutes les prisons des hommes, ils en rebâtiraient d’autres et ils en décoreraient les murs. Chacun doit apprendre à se délivrer par lui-même. »

Causeries et conférences

Compilées par Carlo Suarès dans Krishnamurti et l’unité humaine — Éditions Adyar, Paris, France, 1962

Dieu

« Il n’y a pas d’autre Dieu que l’homme purifié. Il n’existe aucune puissance extérieure à lui qui le dirige. Il n’a d’autre guide que lui-même. L’homme est uniquement responsable envers lui-même, et envers nul autre. »

La liberté

« Quand vous enchaînez la vie à des croyances, à des traditions, à des codes de morale, vous la tuez. La vie aspire à la libération, et ne peut la trouver que par l’expérience… Il y avait une fois un homme qui fermait soigneusement toutes les fenêtres de sa maison sauf une, car il n’attendait le soleil que par cette seule fenêtre. Mais le soleil ne vint jamais. C’est ainsi que font ceux qui s’enferment dans leurs traditions, leurs croyances étroites, sectaires, et qui pensent que la vérité est contenue en elles. »

Vivre dans le présent

« Je soutiens que le présent, le présent immédiat, contient la vérité entière. Abattez l’emprise du passé, comme on se taille un chemin à la hache à travers une forêt obscure… ne vivez ni dans le futur, ni dans les choses mortes d’hier. Vivez dans le présent immédiat. »

« À quoi sert d’être heureux dans dix ans si vous êtes maintenant solitaire, si chaque moment crée des larmes, de la souffrance, de la douleur ? Quand on a faim, on veut être rassasié tout de suite, maintenant. »

Se libérer de la peur

« Quand vous ne craignez rien, vous commencez vraiment à vivre. Pour découvrir votre vraie substance, vous devez être libres de toute peur. Être libres d’abord de la peur du salut, car personne ne vous sauvera, sauf vous-mêmes. Aucune construction d’églises, aucune création de dieux ou d’images, aucune prière, aucune adoration, aucun rituel, ne vous donneront cette compréhension intérieure et cette tranquillité. »

Se connaître

« L’étude de soi est une tâche extrêmement difficile et si l’on ne se connaît pas, si l’on ne pense pas d’une façon juste, l’ultime réalité demeure incompréhensible. Sans la connaissance de soi, tout ce que vous construirez, vos formulaires, vos croyances, vos espoirs, n’auront que peu de sens. »

La psychanalyse

« Nous analyser, nous déchiffrer, nous examiner page après page — ce n’est pas le moyen de nous libérer de notre conditionnement. Lorsqu’on voit que le faux est faux, on commence à découvrir le vrai, et c’est le vrai qui vous libérera. »

La richesse et la pauvreté

« Il est aussi faux de croire que la richesse est un mal et la pauvreté une vertu qu’il est faux de croire l’inverse. La pauvreté de l’avoir devient la richesse de l’être. »

Le sexe

« Renoncer au sexe pour l’amour de Dieu n’est qu’une substitution, une sublimation, ce n’est pas comprendre. L’homme qui a un véritable amour en son cœur n’a pas de tourment. Pour lui, le sexe n’est pas un problème, mais parce que nous avons perdu l’amour, le sexe est devenu un problème vaste et difficile. »

La révolution intérieure

« La vraie révolution est intérieure et a lieu sans que l’esprit la cherche. La révolution dont je parle est la vraie vie religieuse, dépouillée de toutes les absurdités des religions organisées à travers le monde. Elle n’a rien de commun avec les prêtres, les symboles, les églises. »

Les limites de la connaissance

« Vous pouvez lire un poème d’amour, vous pouvez étudier ce qu’est l’amour, mais si vous n’en avez pas fait l’expérience, aucune somme de lecture ou d’étude de technique ne vous donnera le parfum de l’amour. Lorsque vous demandez une technique, cela indique que vous n’avez pas réellement faim. »

La réalité

« Cette réalité ne peut pas être achetée, ni vendue, ni répétée, elle ne peut pas être saisie dans des livres, il faut la trouver d’instant en instant dans le sourire, dans les larmes, sous la feuille morte, dans les pensées vagabondes, dans la plénitude de l’amour, car l’amour n’est pas différent de la vérité. »

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