Philip Kapleau


Philip Kapleau (1912–2004) est l’une des figures majeures de l’introduction du bouddhisme Zen en Occident. Né aux États-Unis, il travaille comme reporter lors des procès de Nuremberg, Allemagne, expérience qui lui laisse un profond besoin de comprendre les racines de la souffrance humaine. Il part au Japon pour étudier le Zen auprès de maîtres renommés, dont Hakuun Yasutani, et y passe treize ans avant de revenir aux États-Unis pour fonder le Centre Zen de Rochester, dans l’État de New York. Son ouvrage magistral, Les Trois Piliers du Zen, est le premier livre écrit par un Occidental à détailler précisément la pratique du Zazen et le processus de l’éveil (Satori), rendant cette tradition accessible sans en trahir la rigueur.

Note personnelle

L’ouvrage de Philip Kapleau Les Trois Piliers du Zen est certainement l’ouvrage le plus élaboré écrit par un Occidental sur la pratique de la méditation zen dans la voie du bouddhisme. Pratiquant moi-même la méditation zen dans la voie du zen Soto, j’ai été beaucoup inspiré par cet ouvrage.

Concepts clés

Les dix images de la Capture du Bœuf

Kapleau utilise la métaphore traditionnelle des « dix images » pour décrire les étapes de l’illumination. Le processus commence par une connaissance superficielle (la vue du Bœuf), mais exige une pratique assidue pour atteindre des stades plus profonds où l’illumination et l’ego fusionnent, puis où le Bœuf et le soi sont tous deux oubliés. Le stade ultime n’est pas une retraite du monde, mais un retour parmi les gens ordinaires pour les aider, libre de tout attachement à l’illumination elle-même.

L’illumination et les idées fausses

L’éveil (Satori) est souvent entouré de fantasmes : l’espoir d’acquérir des pouvoirs surnaturels, une personnalité exceptionnelle ou de vivre dans un paradis sans souffrance. Kapleau clarifie que l’illumination ne change pas la personne, mais sa perception. Après l’éveil, on s’identifie complètement à ce que l’on fait, acceptant les choses agréables ou déplaisantes sans que l’esprit n’y reste accroché.

Le Zen au-delà de l’intellect

La pratique du Zen ne repose ni sur le savoir, ni sur la puissance de raisonnement. Kapleau cite l’exemple d’Eno, le sixième patriarche de la Chine ancienne, qui était illettré mais atteignit l’illumination parfaite parce qu’il n’était pas encombré par les spéculations intellectuelles. La vraie grandeur est un élargissement de l’esprit à l’infini du cosmos, indépendamment de la fortune ou de la capacité intellectuelle.

La discipline du Zazen quotidien

L’illumination peut être éphémère si elle n’est pas soutenue par une pratique constante. À l’image des arbres qui poussent trop vite et ne résistent pas aux tempêtes, ceux qui renoncent à la pratique après une première percée ne deviennent jamais spirituellement forts. L’exercice calme et obstiné du Zazen dans la vie quotidienne reste la pierre angulaire de la voie zen.

Extraits

Les Trois Piliers du Zen

Philip Kapleau — Témoignage d’un architecte japonais (32 ans) — Éditions Mercure de France / Almora, Paris, France

« Le maître m’a confirmé mon Éveil et m’a dit : il y a une énorme différence entre une connaissance superficielle et une connaissance profonde. Ces différents degrés sont décrits dans les dix images de la Capture du Bœuf. La profondeur de votre illumination ne dépasse pas le niveau illustré par la troisième image, c’est-à-dire la vue du Bœuf. En d’autres termes, vous avez seulement entrevu le royaume qui se trouve « au-delà de la manifestation de la forme ». Votre illumination est de nature à vous échapper facilement si vous cédez à la paresse et renoncez à une pratique assidue. En outre, bien que vous ayez atteint l’illumination, vous êtes resté le même. Mais si vous continuez à pratiquer le zazen, vous atteindrez le quatrième stade, celui de la capture du Bœuf. Pour l’instant, si je puis dire, vous ne « possédez » pas votre connaissance. Après le stade de la capture du Bœuf il y a celui de son apprivoisement, puis celui où on le monte, qui est un stade de conscience où l’illumination et l’ego se confondent. Ensuite vient le septième stade, celui où on oublie le Bœuf ; le huitième, où on oublie aussi bien le Bœuf que soi-même ; le neuvième, celui de la grande illumination, où celle-ci ne se différencie plus de la non-illumination. Le dernier stade, le dixième, est celui où, ayant complètement achevé sa pratique, on se retrouve parmi les gens ordinaires, prêt à les aider chaque fois que possible, libre de tout attachement à l’illumination. Vivre à ce stade est le véritable objectif et son atteinte peut nécessiter plusieurs cycles d’existence. Vous avez mis le pied sur le chemin qui mène à ce but et vous pouvez déjà en être reconnaissant. »

« Avant de recevoir les instructions de mon premier maître, je me suis livré au zazen à ma manière. J’ai choisi le premier koan du Hekigan-roku et j’ai médité la question de l’Empereur : « Quelle est la plus haute vérité de la sainte doctrine ? » et la réponse de Bodhidharma : « Kakunen musho, ni l’étendue sans limites ni rien d’autre ne peut être qualifié de saint », mais je n’ai pas réussi à comprendre. Pourtant, me rappelant un proverbe japonais qui dit : « Si tu lis un livre cent fois tu finiras bien par le comprendre », j’ai longuement médité la réponse de Bodhidharma. Au bout de deux jours, j’ai éprouvé la sensation dont j’ai parlé plus haut, celle de regarder un ciel immense et clair. Je sais à présent que cela m’a aidé. »

« Ayant lu beaucoup de livres sur le zen avant mon illumination, j’avais l’illusion que, si je pouvais atteindre l’illumination, j’acquerrais des pouvoirs surnaturels, ou que ma personnalité deviendrait brusquement exceptionnelle, ou que je deviendrais un grand sage, ou encore que je ne connaîtrais plus aucune souffrance et que le monde deviendrait une sorte de paradis. Ces idées fausses, je m’en rends compte aujourd’hui, contrariaient l’enseignement de mon maître. »

« Avant mon satori, je me souciais beaucoup de mon état physique, de la société et de beaucoup d’autres choses, mais après mon illumination tout cela a cessé de me préoccuper. À présent, quoi que je fasse, je m’identifie complètement à ce que je fais. J’accepte les choses agréables ou déplaisantes comme telles et je cesse aussitôt d’y penser. J’estime que, par l’expérience de l’illumination, l’esprit humain peut s’étendre à l’infini du cosmos. La vraie grandeur n’a rien à voir avec la fortune, la situation sociale ou la capacité intellectuelle ; c’est seulement affaire d’élargissement de l’esprit. Dans ce sens, je m’efforce constamment de devenir grand. »

« Comme chacun sait, le savoir et la puissance de raisonnement ne sont pas nécessaires pour la pratique du zen. Selon la tradition bouddhiste, le sixième patriarche, Eno, le plus grand des maîtres de la Chine ancienne, fut capable d’atteindre l’illumination parfaite parce que, étant illettré, il ne lui avait pas été donné de lire quoi que ce fût et de se livrer à des spéculations touchant la vérité, de telle sorte qu’il avait pu atteindre directement la source de l’Esprit. Depuis les temps anciens, les Japonais ont dit que ce n’est pas par l’intelligence mais par la méditation assidue que nous pouvons connaître la nature ultime de l’Esprit et approfondir sans fin cette vision. »

« Certains arbres, parce qu’ils poussent trop vite, n’acquièrent jamais la force de résister à une forte tempête. De même il y a des adeptes du zen qui atteignent rapidement l’illumination mais qui, parce qu’ils renoncent à la pratique, ne deviennent jamais spirituellement forts. Dans le zen, ce qui est le plus important est l’exercice calme et obstiné du zazen dans la vie quotidienne, et la ferme résolution de ne pas renoncer avant d’avoir atteint une parfaite illumination. »

Pour aller plus loin