Qui donne — l’ego ou le cœur ?
Dans ce qui suit, je partage des situations vécues. Ce qui m’a intéressé, c’est l’observation des mécanismes de l’ego. Il n’y a donc aucun jugement de ma part. Je remercie ces situations de m’avoir permis de mieux mettre en lumière mes propres vulnérabilités égotiques.
Dans une grande capitale asiatique, j’ai failli me faire avoir plusieurs fois.
Situation 1
La photo d’un beau Chinois sur une appli de rencontre. Il a d’abord établi une relation de confiance après de nombreux échanges étalés sur plusieurs jours. Puis il a essayé de m’embobiner dans un système financier — le futures trading, une arnaque connue en Asie du Sud-Est mais inconnue pour moi en tant qu’Européen.
RéflexionLa vulnérabilité exploitée ici : le désir. La beauté extérieure de la personne a mis en sourdine mes signaux d’alarme. C’est ce qu’on appelle le halo effect — l’attrait physique crée une présomption de confiance qui court-circuite le discernement.
Situation 2
Un Indien bien habillé, en ton bleu, la soixantaine avancée, avec une belle barbe blanche, s’approche de moi dans un quartier animé de Kuala Lumpur. Je suis seul et mon look de touriste occidental fait de moi une proie facile. Il semble très gentil. Il me dit que je suis quelqu’un de très aimable et béni dans la vie, qu’il voit sur mon visage les signes d’une longue vie. Puis il me dit des choses sur ma vie intime qui, en réalité, pourraient s’appliquer à quasi n’importe qui. Puis il me parle de ma mère, une personne qui m’est chère, et dit qu’il pourrait me révéler son nom — si je lui donne ma main pour la lire.
Je suis mon intuition directe et je ne la lui donne pas, tout en restant très aimable. Alors il sort du bois : il me demande de l’argent pour des enfants dont il s’occuperait en Inde.
Je lui réponds que je ne lui donnerai pas d’argent. Je lui serre la main très aimablement et lui dis au revoir. Une minute plus tard, une femme qui a observé la scène me dit d’être vigilante : cette personne rôde régulièrement dans ce quartier et a déjà fait l’objet d’une surveillance policière.
RéflexionCet homme a activé au moins trois vulnérabilités égotiques, en moi comme dans la population en général.
La première : la flatterie. Dire à quelqu’un qu’il est béni, aimable, destiné à une longue vie — c’est ouvrir une porte. L’ego aime être reconnu. Il baisse la garde quand on le nourrit.
La deuxième : le syndrome du sauveur. Invoquer des enfants en souffrance en Inde, c’est cibler une blessure précise — celle de celui qui se sent responsable du malheur des autres et coupable de ne pas agir.
La troisième, la plus subtile : la création d’une dette. Il m’avait dit des choses sur moi sans que je lui aie rien demandé. Ce don apparent n’était pas gratuit — il installait une obligation de retour. Si je lui avais donné ma main pour une lecture, je me serais placé en position de débiteur. C’est la technique du pied-dans-la-porte doublée d’une réciprocité forcée : je te donne quelque chose, donc tu me dois quelque chose. La manipulation opère dans l’implicite — jamais dite, toujours ressentie.
En restant aligné sur le Soi, on reste préservé de ce type de manipulation. Je repense à mes exercices énergétiques durant mes cérémonies d’ayahuasca, où je devais apprendre à distinguer ce qui relevait de l’ego — le faux — de ce qui relevait de l’Être — le vrai. Ce type de situation fait partie, je crois, des exercices pratiques qui prolongent cet enseignement dans la vie quotidienne.
Situation 3
Une semaine auparavant, j’étais assis sur la terrasse d’un beau parc de Kuala Lumpur, juste en face d’un hôtel huppé fréquenté surtout par des touristes. Je travaillais sur mon ordinateur. Un Pakistanais assez bien habillé s’approche avec un beau sourire. Il ne s’assied pas mais entame la conversation — et arrive à l’orienter vers un sujet qui m’intéresse : la spiritualité. Un garde avait observé la scène. Au bout de dix minutes, il s’approche avec un collègue et me demande si je connais cet homme. L’homme répond : oui, on est amis. Je réponds : on vient juste de se parler. Le garde lui demande de quitter les lieux. Avant de partir, l’homme me demande mon numéro WhatsApp. Je ne le lui donne pas.
Sur le moment, je ne comprends pas très bien — j’y vois même une possible discrimination : je suis blanc, l’homme est de couleur, mes projections européennes jouent à plein. Le garde m’expliquera ensuite que cet homme rôde régulièrement dans les environs et a déjà tenté d’escroquer des personnes. Je quitte la terrasse, et cinq minutes plus tard, je le revois — il m’avait sans doute suivi. Il me dit qu’il s’occupe de défavorisés en Inde et demande de l’argent. Je n’entre pas dans le jeu.
RéflexionLa vulnérabilité exploitée ici : l’affinité. En orientant la conversation vers la spiritualité — un sujet qui me tient à cœur — cet homme créait un sentiment de proximité artificielle. C’est la technique du mirroring : refléter les intérêts de l’autre pour générer une sympathie rapide et désarmer la méfiance. À cela s’ajoute, comme dans la situation précédente, l’appel au syndrome du sauveur.
Le vrai don
Je n’en veux pas à ces personnes. Elles m’ont permis d’identifier des vulnérabilités profondes en moi, surtout le syndrome du sauveur. Le vrai don est celui qui vient du cœur, pas celui qui naît d’un mécanisme égotique.
Me reviennent aussi en mémoire les personnes qui mendient à l’entrée d’un supermarché, d’une église ou d’un temple. Il ne m’appartient pas de les juger — ce sont des personnes en souffrance. Mais il est intéressant d’observer celui qui donne : ce don vient-il du cœur, ou sert-il à se déculpabiliser ?
Je sors d’une église, et la religion dit : donne aux affamés. Si je ne donne pas en sortant, je suis en incohérence avec ma foi. C’est un mécanisme très puissant. Ces personnes savent, peut-être inconsciemment, qu’elles ont plus de chances de recevoir devant une église que dans la rue. Même logique devant un supermarché : je sors avec un caddie plein de nourriture et je vois cette personne à l’entrée, qui a sans doute faim. Je veux lui donner quelque chose. Question : est-ce un don qui vient du cœur, ou un don que je fais pour me déculpabiliser du fait que je peux manger à ma faim — et elle, peut-être pas ?
Il ne s’agit pas de juger, mais d’observer d’où vient le don — de quelle partie de moi. Et d’observer aussi que la manipulation ne fonctionne que parce qu’elle s’appuie sur mes propres failles intérieures, qu’il m’appartient de mettre en lumière. La question demeure : qui donne — l’ego ou le cœur ? Qui tient les rênes ?
Me revient en mémoire une cérémonie avec l’ayahuasca. En fin de session, lorsque la force commence à diminuer, j’avais l’habitude de poser une question sur ma vie quotidienne. Un jour, cette situation est venue : je suis dans un quartier huppé, je m’apprête à donner une formation dans un immeuble réputé, occupé par des gens aisés. À l’entrée, un mendiant. Question : comment puis-je vraiment aider cette personne ? En état de conscience modifié, je me concentre et j’attends la réponse. Elle vient : la meilleure manière d’aider cette personne, c’est d’abord de la voir debout — avec toute sa dignité d’homme ou de femme.