Le sommeil jusqu’à 25 ans

Livre 1 — Partie I

Il était une fois…

Mon histoire commence dans une ville du sud de la Belgique. Nous sommes dans les années 60. La région est au faîte de sa prospérité. Le plein emploi, la croissance, la vie qui passe sans trop se poser de questions. Je suis un enfant chétif qui pleure peu, au point même que ma mère s’en inquiète. Je suis aussi sujet à des allergies à répétition et à des angines. Mes parents décident alors de déménager à quelques kilomètres, à l’écart des hauts-fourneaux qui parsèment la région.

Ma naissance est suivie par celle de mon frère Christian, un an plus tard, puis par celle de Fabrice, de Bénédicte et de Cécile.

Très jeune, je me sens responsable de mes frères et sœurs. Je me sens investi d’un rôle : celui qui ouvre la voie, qui montre l’exemple. Ce devoir de loyauté à la famille est fort. Il me suivra jusqu’au moment où je sortirai du cadre familial pour commencer à travailler.

Début de la scolarité

Je me souviens clairement de mon premier jour à l’école primaire. J’ai 6 ans. Nous sommes en rang, prêts à rentrer pour la première fois en classe. Je sens au fond de moi qu’une étape nouvelle et importante commence, qu’il y aura un avant et un après. Ce moment clé, je le mémorise dans ma jeune mémoire. J’aimais cultiver un petit jardin. Je passerai désormais la plupart de mon temps à faire mes devoirs.

Dans la cour de récréation, j’ai du mal à m’intégrer dans un groupe. Je refuse de me ranger aux diktats du leader. Je me sens « différent » et je le revendique. Je ne suis pourtant jamais seul. Un ami préféré est toujours là pour partager mes jeux. Ma passion, c’est la course de vitesse. Personne ne peut me rattraper dans la cour de récréation. J’en suis très fier.

Une vie secrète et douloureuse

Ma jeunesse est marquée par une vie intérieure secrète et douloureuse. À 7 ans, je vis de vraies angoisses de séparation et d’abandon. Je me relève souvent la nuit et je pleure en imaginant que mes parents vont mourir. À 8 ans, j’ai des crises d’angoisse lorsque le professeur de religion parle de la mort. J’ai alors besoin de quitter la classe et de prendre de l’air. Ma mère s’inquiète et consulte un médecin. Je n’ose pas parler de la solitude et de la tristesse que je ressens à l’intérieur. Le médecin fait alors les examens médicaux et dit qu’il ne voit rien d’anormal.

La vie de famille

À la maison, les choses ne sont pas toujours simples. Avec cinq enfants et un père souvent absent, ma mère est débordée par le dîner à préparer, la vaisselle, les devoirs, un enfant malade… À bout, je la vois parfois se réfugier dans le fauteuil pour un repos furtif. Comme aîné de famille, je sens le devoir de la soutenir. Je joue parfois le rôle de mari et de père sans m’en rendre compte, avec toutes les conséquences psychologiques que cela aura par la suite.

Papa travaille comme ingénieur dans le secteur sidérurgique. Il rentre tard, fatigué après de longues journées. Je me rappelle de lui, assis à la table de la cuisine, regardant par la fenêtre, comme absorbé par ses pensées. Comme beaucoup d’hommes de cette génération, mon père exprime peu ses émotions. Il nous aime mais sans véritables marques d’affection.

À l’école, je suis bon élève et j’aime qu’on soit fier de moi. Les résultats scolaires sont bons. Cela me donne beaucoup de reconnaissance de la part de mes professeurs et de ma famille. Au fond de moi, je n’ai pas vraiment le goût pour les études mais j’ai besoin de cette approbation des adultes pour me sécuriser. Je ne peux décevoir ni mes parents, ni mes professeurs. Je construis l’identité d’un enfant sage, répondant fidèlement aux désirs de son entourage.

Mon intérêt pour le religieux

Déjà tout jeune, je suis réceptif à la religion. Je me suis constitué un petit autel avec des statues de la Sainte famille à côté de mon lit. Jusqu’à 12 ans, je partage la chambre avec mon frère. Celui-ci semble regarder mes « bigoteries » avec un sourire amusé. J’aime lire la vie des Saints qui ont marqué le christianisme. L’histoire du Curé d’Ars me marque, surtout l’épisode du démon qui l’empêchait de dormir car il ramenait trop d’âmes à Dieu.

À 9 ans, je découvre le vieux missel d’après-guerre de ma grand-mère maternelle, elle-même très portée sur la religion catholique. Je lis avec crainte les passages où l’on parle de « péchés mortels » en lien avec toute une série d’actes. Je me rappelle d’une de mes confessions auprès d’un prêtre. J’avais oublié un « péché ». Par peur de la damnation éternelle, je retourne me confesser pour me libérer de ce poids.

Lorsque je ne suis pas sage, j’entends souvent dire : « Dieu te punira ». L’image d’un Dieu qui juge, qui interdit et qui condamne s’imprègne en moi. Comme cette image correspond à celle du missel de ma grand-mère, je crois que c’est vrai. À cet âge, le sens critique n’est pas développé. Sans le savoir, ces lectures sèment en moi une culpabilité qui grandira dans mon inconscient. Je me construis une croyance où il y a le bien d’un côté (le divin) et le mal de l’autre (le diable).

Des images marquantes

Avant l’adolescence, deux images marquent ma mémoire. La première émerge alors que ma mère nous conduit à l’école. Nous passons par un quartier de corons, petites maisons ouvrières construites côte à côte pour abriter les travailleurs immigrés lors du boum sidérurgique d’après-guerre. Au fond de moi, je me dis que je souhaite une vie « différente », une vie qui ne soit pas comme ces petites maisons identiques construites les unes à côté des autres. Je vois une telle vie comme morne et déprimante.

L’autre image est un tableau dans la vitrine d’une galerie d’art en Espagne. Nous passons régulièrement les vacances d’été là-bas. Sur ce tableau, on voit une longue file d’hommes et de femmes nus et décharnés. Cette file s’étend loin à l’horizon. La souffrance se lit sur leur visage. En tête de file, au premier plan, apparaît un homme avec le pied enchaîné. Son pied, en bois, et la chaîne sortent du tableau. La force de cette image m’impressionne. Cela me touche au plus profond de moi sans comprendre pourquoi.

Une adolescence difficile

Je passe toute mon adolescence dans une école jésuite de garçons. De nature sensible et introvertie, je suis souvent le bouc émissaire pour mes camarades. Je ne m’aime pas et certains me le renvoient sans ménagement. À cet âge, les garçons ne se font pas de cadeaux entre eux. Les bagarres sont fréquentes.

Cette période est d’autant plus difficile que j’accepte mal le changement de l’adolescence vers l’état adulte. J’observe le caractère irresponsable et immature des jeunes de mon âge et cela m’irrite. Pourtant, j’envie leur révolte, leur insouciance. Je me sens comme hors de l’adolescence. J’oublie que moi aussi je vis ce passage important de l’enfance à l’état d’adulte.

Pendant toute ma jeunesse, je souffre de TOC importants. Avant d’aller dormir, j’ai peur qu’un accident arrive. Je vérifie et je revérifie que la cuisinière et les lumières sont bien éteintes. J’allume, je ferme, juste pour me persuader que tout sera bien fermé avant de me coucher. Comme je suis souvent le dernier au lit, personne ne le remarque. Cela dure souvent un certain temps. Je ne me pose pas de questions sur la nature de ces actes. Je n’en parle pas autour de moi. Tous les comportements qui touchent au « psychologique » sont encore tabous à l’époque.

J’assume mal ma sexualité naissante, pris en tenaille entre l’Œdipe, mon attirance pour les garçons, et les interdits religieux liés à la sexualité. À 12 ans, je me confie à ma mère : « Maman, j’ai peur d’être homosexuel ». Elle me répond : « tu te fais des idées ». Dans les années 70, l’homosexualité est encore considérée comme une maladie par l’Organisation Mondiale de la Santé. Aucun parent ne peut imaginer un de ses enfants frappé par cette « tare ».

Je refoule donc ces tendances dans mon inconscient en me persuadant que, effectivement, je me fais des idées. Je suis un garçon normal. Je ne peux donc être homosexuel. J’imagine d’ailleurs l’homosexuel comme quelqu’un de répugnant, sale, pervers. Non, je ne peux décidément pas avoir d’attirance pour les personnes du même sexe que moi. Tout, en moi et à l’extérieur de moi, le rejette.

Fin des études secondaires et expérience américaine

Mes études secondaires se terminent sans problème. Depuis l’âge de 11 ans, je souhaitais devenir archéologue. Un jeune professeur m’avait communiqué sa passion pour la Grèce antique. Je m’interrogeais toutefois sur les débouchés liés à cette carrière. À 17 ans, mon père me propose d’aller aux États-Unis dans le cadre d’un programme d’échange d’étudiants. Je réfléchis et j’accepte. Ma mère voit avec inquiétude son premier rejeton sortir du nid et partir au loin.

Durant une année, je séjourne sur la côte Ouest des États-Unis, dans une petite ville calme et sympathique du nom charmeur de « Moses Lake » — « Lac de Moïse ». Mes débuts en anglais sont difficiles, je ne suis pas doué pour les langues. Comme personne ne parle le français, je n’ai pas le choix. Je dois apprendre vite pour comprendre et me faire comprendre. Cette plongée dans une autre culture m’ouvre à une vision différente sur la vie, la famille, la société.

Les débuts à l’université

À mon retour en Belgique, j’ai plus de confiance en moi. Je suis prêt à passer à l’étape suivante : les études supérieures. Durant mon année américaine, j’ai eu le temps de réfléchir. Mon choix se tourne vers le droit. Cette matière ne me passionne pas mais cela me semble le choix le plus raisonnable. Je passerai le cap des études sans grande difficulté grâce à une bonne méthode de travail acquise durant mes études secondaires. J’ai beaucoup d’activités extérieures et je m’investis dans le milieu associatif. Mes études ne m’absorbent pas trop. Je fais le minimum, juste pour réussir.

Ma vie affective

La richesse de ma vie amicale contraste avec la pauvreté de ma vie affective. Le fantôme de l’homosexualité reste présent, sans que je puisse le nommer. C’est là, caché, au fond de moi. Il y a quelques remontées de temps à autre. Je m’empresse alors de les repousser dans mon inconscient. Je n’aime pas ce qui est là, caché. Cela ne correspond pas à l’image que j’ai de moi, à ce que l’extérieur attend de moi. Tout s’y oppose : mon éducation, la société, la religion catholique dans laquelle j’ai été élevé. Le volcan intérieur attend son heure pour se réveiller. Le réveil sera explosif.

Une tristesse et des états dépressifs incontrôlables

Mon visage exprime parfois une tristesse profonde sans que j’en sois conscient. Comme des vagues profondes qui se reflètent à mon insu sur mon visage. Des proches me le renvoient parfois : « Olivier, tu sembles si triste tout d’un coup. Qu’est-ce qui se passe ? ». Ce qui se passe, je l’ignore. Mais c’est là. Tout au fond de moi, je ressens la perte et l’abandon.

À certains moments, je me sens complètement enfermé à l’intérieur. Je vis alors une souffrance émotionnelle intense, sans que je puisse en comprendre l’origine. Mon thorax me brûle. Je vis ces états en silence. Je les appelle « des grippes émotionnelles ». J’attends alors que cela passe. Plus tard, je comprendrai que lorsque ma blessure intérieure est touchée par une situation, une phrase ou un geste, je replonge dans ces états.

De par mon hypersensibilité, je suis assez doué pour observer et comprendre le fonctionnement de mon entourage. Par contre, je ne peux encore décoder ce qui se passe en moi. Je n’ai pas encore accès à mon inconscient, à mon monde intérieur. Il y a là, au fond de moi, des choses qui me font peur. Le psychisme a cette capacité d’ériger des barrières pour contenir ce qu’il n’est pas prêt à voir. Je n’ai pas le vocabulaire pour mettre des mots sur ce que je sens. Et de toute manière, avec qui pourrais-je partager mes états intérieurs ? Qui pourrait vraiment m’entendre et me comprendre ? À cette époque, même dans un milieu éduqué, aller voir un psy, c’est plutôt pour les fous et les malades.

Mort et résurrection

« Seule la mort permet de s’éveiller à la vie divine. (…) Il n’y a qu’une seule mort, celle par laquelle on meurt à l’ensemble de ses attachements (…). Ce n’est qu’en mourant qu’on peut devenir vivant (…). Cette mort peut être douce ou très pénible. Cela dépend de vous… » — Lee Lozowick, cité dans L’homme se lève à l’ouest, Gilles Farcet, Albin Michel

L’été 1991 marque le départ de ma vie affective. J’entame un troisième cycle d’études. Je fais la connaissance d’une jolie fille, aux études également. Je n’ai jamais ressenti d’émotions pour une femme précédemment. Le choc intérieur est fort, voire violent. Vu la force passionnelle de la relation, je me dis que mes peurs par rapport à l’homosexualité sont sans fondement. Je me sens rassuré.

Quelques mois plus tard, je pars comme étudiant Erasmus à l’Université de Barcelone. C’est une expérience formidable. J’appréhende néanmoins mon retour en Belgique sans vraiment savoir pourquoi. Au plus profond de moi-même, quelque chose s’est réveillé. Cette première rencontre affective a ouvert une brèche, un passage. Le barrage psychique, construit depuis mon adolescence, commence à s’effriter.

Le magma inconscient remonte

À mon retour en Belgique, des flux d’émotions et de peurs remontent à la surface. J’utilise, tant bien que mal, toute l’énergie de mon conscient pour leur faire barrage. J’utilise une partie importante de mon énergie psychique pour contenir ces montées de l’inconscient. Si l’inconscient explose, je sens que je ne pourrai terminer mes études. J’ai de plus en plus de difficultés à me concentrer. Je ne comprends rien à ce qui se passe en moi. Je mets précipitamment fin à la relation avec mon amie, imaginant qu’elle est la cause de cet état.

Au fil des semaines, j’entre dans une longue descente aux enfers.

Un psychiatre diagnostique un début de dépression et me prescrit des médicaments (que je ne prendrai pas).

« La thérapie actuelle est encore très psychologisante dans ses fondements théoriques, et les thérapeutes (…) ne prennent pas suffisamment au sérieux les fondements essentiels, métaphysiques, de leur propre Soi. C’est la raison pour laquelle il y a danger que ne prennent le dessus des catégories de vision et de compréhension qui n’ont rien à voir avec les profondeurs ontologiques de l’Être, mais seulement avec les couches psychiques superficielles (…). » — Karlfried Graf Dürckheim, L’expérience de la transcendance, Albin Michel

Je ne prendrai pas un autre rendez-vous avec ce psychiatre.

Progressivement, les conflits non résolus depuis mon adolescence refont surface. Je refuse de regarder. C’est inacceptable pour mon conscient. Reconnaître ce qui est caché au fond de moi me remet trop en question, non seulement par rapport à l’image que j’ai de moi mais aussi par rapport à l’image des autres sur moi-même.

Durant toutes ces années, j’ai caché ce secret au fond de moi. Je me suis construit un masque pour mieux répondre à ce qu’on attendait de moi : être sage, travailleur, fort, courageux, montrer l’exemple. Ma véritable nature a été complètement occultée, niée. J’ignore qui est derrière ce masque et cela me terrifie.

La remontée du refoulé

Au fil des mois, mon malaise psychique s’amplifie. Je plonge dans un véritable enfer. Ma mémoire flanche. Lorsque quelqu’un me parle, je suis incapable de me rappeler ce qu’il vient de me dire. Toute mon énergie psychique est canalisée pour faire barrage aux coups de boutoir de l’inconscient. Je suis effrayé par le monstre qui risque d’en sortir.

Je peux à tout moment basculer dans la drogue, la boisson ou pire, la schizophrénie. J’ai l’impression de perdre la tête. Je crois devenir fou. Miraculeusement, j’écoute une voix intérieure qui me dit que mon corps n’a pas à payer pour mon conflit psychique. Alors je protège « mon véhicule de vie » au maximum, naturellement, sans médication.

Le sport à outrance est mon seul remède. Le corps m’aide à décharger mon psychisme chauffé à blanc. Beaucoup de mes tensions passent par le corps. Je continue à m’alimenter normalement mais mon sommeil est très agité. Certains jours, avant de me coucher, j’ai peur de me réveiller le matin. Au fond de moi, une intuition étrange : « quelque chose » me teste… Suis-je vraiment capable de surmonter cette épreuve ?

En février 1992, je ne peux retenir plus longtemps le barrage. Je suis de plus en plus fatigué physiquement et surtout psychiquement. Ma résistance s’affaiblit. Une nuit, le bouchon de l’inconscient saute. Dans ma vision, mi-éveillé, mi-endormi, tout est en flamme. Tout brûle en moi et autour de moi. Je suis seul, complètement seul et dans l’incapacité de comprendre ni de mettre des mots sur ce qui se passe.

« (…) lorsqu’aucun interdit ne leur est opposé, les pulsions et les vécus oubliés émergent spontanément dans leur nudité sans fards. C’est un moment de terreur intense. En affrontant sa face cachée, son ombre, la réalité que recouvrait son masque quotidien, l’homme est pris de panique. Il aimerait fermer les yeux et enterrer aussitôt le monde grouillant aperçu au fond de lui-même. Il faut un courage peu commun pour traverser cette épreuve majeure. C’est un calvaire, la grande souffrance expiatoire. » — Osho Rajneesh, Méditation – la connaissance de soi, Le voyage intérieur
« Non seulement il n’y a rien de mal à « voir » le pire en nous, mais ce qui est réellement « mal », si on veut employer ce mot, c’est de ne pas avoir le courage de la vérité. C’est une nouvelle morale qui apparaît, celle de la vérité et de l’honnêteté. » — Swâmi Prajnânpad, Les formules de Swâmi Prajnânpad, La Table Ronde

Douloureusement, je me lève le matin pour aller travailler. J’ai l’impression qu’il ne reste plus rien de ce que je suis, le vide total. Le faux moi a brûlé, ce moi fabriqué de toute pièce depuis ma jeunesse, ce moi qui s’est construit couche après couche autour de ma vraie réalité. L’image que je m’étais construite est partie en fumée. Jusqu’alors, j’avais dû jouer un rôle. Un rôle qui plaisait à mon entourage, à ma famille, à ce que la société attendait de moi. À partir de cette nuit, tout bascule, plus rien ne sera pareil.

Mon « chemin d’individuation » débute véritablement cette nuit-là, dans le feu, un feu dévastateur. Si le masque a brûlé, j’ignore totalement qui est derrière ce masque. Je n’ai plus de repères. Je me retrouve face au vide. J’ai très peur.

« (…) cette épreuve est réussie lorsqu’on accepte la rupture et qu’on y survit, c’est-à-dire lorsqu’on laisse se déchirer le lien qui nous unit au monde, aussi terrifiante que puisse être la traversée de cette épreuve. Mais cela implique une nouvelle naissance. » — Karlfried Graf Dürckheim, L’expérience de la transcendance, Albin Michel
À propos de cette nuit, j’écrirai six années plus tard :

« Au seuil de la mort intérieure, c’est la vie qui peut commencer. »
« Quand le chaos est complet, la vraie compréhension est prête à émerger. »

Les semaines qui suivent sont extrêmement pénibles. Un vide psychique, une perte de repères. Je vis dans une obscurité intense. Je me sens complètement perdu, sans personne à qui m’accrocher. Qui pourrait vraiment comprendre ce que je vis ? Qui pourrait accueillir, sans jugement, ce qui remonte à la surface ? L’enfermement, l’incapacité de « dire à l’autre » amplifie l’enfer intérieur dans lequel je vis.

Dans mon travail, il devient évident que je ne peux plus travailler normalement. Je suis à deux doigts du burn-out et prêt à quitter mes employeurs. Un gestalt-thérapeute que je vois en urgence m’en dissuade. Le médecin du travail me donne un congé maladie de quatre semaines, le temps de remettre mes idées en place. À mon retour de congé, je commence une thérapie avec un psychologue avant-gardiste. Je n’ai jamais suivi de psychothérapie avant, imaginant qu’elles sont réservées aux maladies psychiques. En faisant ce premier pas, en reconnaissant que j’ai besoin d’aide, la guérison démarre. Je peux enfin me dévoiler et parler librement, sans jugement, avec « un autre » de ce que je vis à l’intérieur.

Une lumière dans la nuit

Le temps passe. Nous sommes en mars 1992. Plusieurs semaines ont passé depuis cette fameuse nuit. J’ai repris le travail. Une après-midi, je suis assis devant mon ordinateur, seul dans le bâtiment, en bordure de la forêt. Au fond de moi, je ressens une immense tristesse, une grande mélancolie. Je n’ai plus rien à perdre. Je lâche prise. J’accueille.

C’est alors que je ressens tout au fond de mes ténèbres intérieures, là où il n’est pas possible de descendre plus, au fond de ma nuit, une flamme, une grande douceur, un amour absolu, inconditionnel, qui ne juge pas. J’éprouve le sentiment profond qu’IL m’aime comme je suis.

Alors je dis OUI à ma réalité.

« Et c’est quand l’homme a compris qu’il ne peut plus rien par lui-même que la grâce de Dieu s’approche de lui, le relève et le sauve. » — La Bhagavad-Gîtâ

À ce moment, je sais que je n’ai plus rien à craindre. Je pressens que l’aube est proche. L’acceptation inconditionnelle de qui je suis libère mon énergie vitale. Les semaines passant, mon mental se libère. L’énergie psychique, utilisée longtemps à refouler qui j’étais, redevient disponible dans mon quotidien. Mes forces reviennent ainsi que ma concentration. La voie est maintenant libre pour me découvrir et vivre pleinement. Je suis maintenant prêt à explorer un nouveau monde, libéré d’une morale dogmatique et sclérosante. Il me fallait mourir au faux moi pour renaître à un moi vrai et authentique. Je découvre une nouvelle manière d’être, plus franche, plus vraie. Je sors de la prison dans laquelle je m’étais enfermé.

La renaissance

La période qui suit est une ouverture extraordinaire vers la lumière. En me libérant de ce secret porté si longtemps, c’est comme une montagne qui disparaît. J’ai l’impression que, avant cette renaissance, ma vie pouvait se résumer en une page. Maintenant, c’est un livre d’expériences qui peut s’écrire. Chaque nouvelle découverte s’inscrit en lettres d’or dans ma mémoire. Je peux maintenant vivre MA vie, la mienne et non celle qu’on attend de moi.

Deux mois plus tard, je fais la connaissance d’un homme qui me séduit. Lors d’un séminaire, je lui écris un petit mot lui disant que je suis attiré par lui. Je prends un risque : celui d’être rejeté, jugé. À la sortie, il lit le mot. Il me demande : « Tu es homosexuel ? ». Je lui réponds : « Je n’en sais rien mais je me sens attiré par toi ». C’est le début de ma relation avec Cédric. Ce sera une relation à sens unique, mais, pour la première fois, je peux vraiment partager mes sentiments à quelqu’un. Plus nous avançons dans la relation, plus je découvre le bonheur et la souffrance d’aimer.

« Quand l’amour vous fait signe, suivez-le,
Bien que ses voies soient dures et escarpées.
Et lorsque ses ailes vous enveloppent, cédez-lui,
Bien que l’épée cachée dans son pennage puisse vous blesser (…).
Car de même que l’amour vous couronne, il doit vous crucifier.
De même qu’il est pour votre croissance il est aussi pour votre élagage. » — Khalil Gibran, Le prophète, Casterman
Dans mon carnet intime, j’écris :

Laisse-moi t’aimer, t’aimer, t’aimer encore,
J’aime ton allure, ton rire, ta voix, ton regard, ton odeur,
Tout toi-même.
L’amour est pur, sans jugement et sans limites,
Je t’aime et je n’y peux rien,
Tu es dans mon cœur, dans mon esprit, dans chaque cellule de mon corps,
L’amour est lumière, il est ma nourriture et mon réconfort,
Il est bon parce que Dieu est bon,
Il est fort parce que Dieu est fort,
Il est vie parce que Dieu est vivant,
L’amour est beau parce qu’il est Dieu.

Cédric a peur de l’homosexualité. Il ne peut rien me donner, même si je pressens des sentiments profonds pour moi. Je pleure beaucoup à cette époque, attendant de lui un petit geste, un petit mot ou un petit coup de téléphone pour me dire qu’il tient à moi. Mais rien. Je m’épuise de tout donner sans jamais rien recevoir. Je termine cette non-relation avec un goût amer. Avec le recul, je prends conscience que j’ai ma part de responsabilité dans ce blocage. Je peux aimer, donner de l’amour. Mais je ne peux encore en recevoir. J’ai encore des obstacles intérieurs à lever.