L’expérience londonienne
Après Madrid et une brève période en Belgique, j’ai l’opportunité de travailler pour une institution européenne à Londres. Ce sera une de mes plus belles années de vie.
J’adore mon travail. Il combine la recherche, les relations avec la presse, l’actualité. Mes collègues anglais sont aimables. Mon bureau est situé au cœur de Londres. Alors qu’en Espagne mon temps était complètement déstructuré entre mes études et les sorties chaudes en boîtes de nuit, à Londres, mon cadre de vie est plus clair. Quand je rentre à la maison, j’arrive à déconnecter complètement avec le travail. Je savoure ce plaisir.
Durant les quatre premiers mois, je séjourne dans une grande maison collective à côté de Hyde Park. Ensuite, j’emménage dans la périphérie immédiate avec des amis gays rencontrés sur place.
Les premiers mois de mon arrivée à Londres, je continue à vivre à la mode espagnole. Je sors beaucoup dans le milieu gay. Les boîtes branchées de Londres sont extraordinaires. Le public est excentrique mais très ouvert. Je vais parfois au « Heaven », lieu de prédilection de Freddy Mercury et de nombreuses célébrités du monde de la musique. L’ambiance est chaude, libérée, sans tabou, sans faux-semblant. Je me sens bien dans ce cadre qui contraste avec mon passé si fermé et si faux.
Je noue beaucoup de contacts. Je fréquente le milieu associatif. Je souhaite vivre des choses différentes à Londres et ne plus tomber dans mes excès précédents faits de rencontres superficielles et de sexe facile. Après plusieurs mois à Londres, je me sens plus léger, moins dévoré par le feu de mes pulsions. Je retrouve le calme intérieur, la stabilité émotionnelle. Le calme après la tempête des sens.
« Je suis assis à côté de James, un beau garçon d’une vingtaine d’années, à la piscine. Je ne dis rien. Il ne dit rien. Je suis là, à côté de lui. Ce silence vaut tous les mots du monde. Tout ce que je souhaiterais lui dire est dans le silence et dans le regard. Cet instant assis à ses côtés vaut, à lui seul, tous les plaisirs du monde. »
De temps à autre, je retombe dans les excès. Une nuit, je sors d’une discothèque dégoûté, exaspéré. Le lendemain, j’écris cet article et je l’envoie dans une revue gay de la capitale :
J’étais en sortie cette nuit-là. Je me posais cette même question : vais-je « le » trouver ce soir ? Je me remémorais le début de ma vie gay, c’était il y a deux ans. J’avais peur mais je décidais, pour la première fois de ma vie, de vivre pour moi-même et non pas selon le regard de l’autre. Je ne connaissais rien de la vie gay. Je me souviens de quelqu’un qui m’avait dit : « tu verras, quand tu seras dans le milieu, tout ira très vite ». Je vois maintenant à quel point c’était vrai. En fait, ces deux dernières années, j’ai tout essayé. Je souhaitais tout connaître de la vie gay. J’en avais été privé si longtemps.
Ainsi, après une première expérience affective de 9 mois avec un copain, je souhaitais découvrir tout. Ce fut facile. Je ne m’imaginais pas à quel point cela pouvait être facile. Tu choisis une bonne disco gay, une bonne musique, avec une grande « dark room ». Tu danses sur la piste, tu remarques un beau gars en face de toi. « Comment t’appelles-tu ? » je lui demande dans l’obscurité ? « Pourquoi ? » me répond-il. Sa réponse sonne toujours dans mes oreilles. Après un bon moment de sexe, il sort. « Et puis quoi ? Où va-t-il ? ». Il a disparu. J’ai la sensation d’avoir perdu une partie de moi-même. Ce gars a eu mon corps et je ne sais même pas comment il s’appelle.
Dans quel monde gay vivons-nous ? Nous avons tous un point commun dans le milieu : nous aimons les gars. La question : aimons-nous vraiment le gars dans son entièreté ou seulement son corps ? Où sont les sentiments ? Où est l’amour là-dedans !?
Pouvons-nous nous remémorer tous ces gars avec qui nous avons eu des passes rapides ? Un gars n’est pas juste un morceau de viande. Il est un être humain. Il a un nom. Je souhaite découvrir qui il est. S’il devient mon ami, je pourrai l’appeler quand je me sens seul et lui m’appeler quand il se sent seul.
Dans ma tête, dans mon corps, et surtout dans mon cœur, je suis enfin prêt à vivre autre chose.
Au début du printemps, je fais la connaissance d’Andrew. Avec lui, je vis une vraie relation. Pour la première fois, j’éprouve le sentiment de plénitude qui résulte d’une relation amoureuse. Mais il y a encore des peurs en moi. Je ne suis pas prêt à aller plus loin avec Andrew. Je sens encore un doute sur mon attirance pour les femmes, avec le fantasme, peut-être illusoire, de vivre un jour une vie de famille… Lorsque mon travail se termine à Londres, je décide de rentrer en Belgique. C’est une déchirure interne. J’évite de la sentir. Je la recontacterai plus tard, douloureusement, lors de ma thérapie.
« Hier, Andrew avait un peu bu. Je suis allé le voir pour lui faire une surprise. Je l’ai pris dans mes bras. Nous savions tous deux que mon départ était proche. Il a pleuré, doucement, comme un enfant, sans bruit… Je n’ai pas dormi cette nuit-là. Alors qu’il était endormi, je lui ai parlé. Je lui ai dit que je l’aimais. Je n’ai pas eu le courage de le lui dire en face. »
Mon plus grand besoin est celui d’aimer et d’être aimé. Mais en acceptant l’amour, je dois aussi accepter un risque : celui de la séparation avec l’être aimé. Et cette peur de la séparation renvoie à ma peur de l’abandon. Alors, par peur d’être abandonné, je ferme mon cœur à l’amour. Je refuse inconsciemment cet amour qui s’offre à moi. Mon temple intérieur reste inviolé. Je vis alors une autre souffrance : la solitude.
De retour en Belgique
« Deux années d’une intensité incroyable. J’ai parfois l’impression que j’ai vécu en peu de temps l’expérience de toute une vie. Tellement de résistances et de blocages balayés… C’est un peu comme si je me réveillais d’un long, très long sommeil. »
Après deux années aussi intenses passées à l’étranger, je ne me reconnais plus dans le milieu familial et local que j’ai quitté deux ans auparavant. J’ai changé. Je vois le monde différemment. J’ai la sensation de naviguer dans un nouveau monde, mais sans balise connue. Ce que j’ai vécu et vu à Madrid puis à Londres ne ressemble en rien à mon ancienne vie, à mes anciens repères.
Pendant la transition, je reste six mois chez mes parents. J’en profite pour nettoyer la relation avec eux, notamment avec mon père, souvent porté sur la boisson. Je me pose aussi beaucoup de questions sur l’homme que je suis ainsi que sur ma relation à la femme. Ces questions avaient été mises de côté durant mon adolescence. La vie m’appelle à m’y confronter. La sexualité vers la femme m’est ouverte mais mes blocages et mes fragilités émotionnelles restent puissants. L’amour me fait peur. Mais j’en ignore la raison. Je n’ai pas de mode d’emploi. Je me perds alors dans des relations sexuelles d’un soir. Une voie sans issue.
Les mois passant, j’entre sur un chemin d’errance et d’interrogations sur moi, sur les autres, sur le monde, sur le sens de ma vie. Cette question du sens s’amplifie avec le temps.
« Je me sens comme sur un bateau au milieu de la mer, sans voile, sans vent, immobile. Où aller ? Quelle direction prendre ? »
Je retrouve un travail dans le domaine de la recherche. Pour payer mes factures et rester actif. C’est une période d’attente. Comme une digestion après la vie intense vécue à Madrid puis à Londres. Mon chemin d’individuation a démarré et il implique aussi des pauses, des moments d’arrêt. L’excitation des nouvelles découvertes du début fait maintenant place à l’ennui. Dans sa sagesse infinie, la Providence continue pourtant à guider mes pas.
Durant deux semaines, je parcours la Thaïlande, sac à dos et guide du routard en main. Je traverse des paysages magnifiques, de vrais paradis terrestres. Personne malheureusement à mes côtés pour les partager. La solitude me pèse et je la ressens profondément de l’intérieur.
Sur le bateau qui me mène à l’île de Ko Samoui, je fais la connaissance d’Edo, un moine tibétain qui vit l’été en Italie et l’hiver en Thaïlande. Intuitivement, je sens qu’Edo détient une information dont j’ai besoin pour continuer mon chemin. La veille de mon départ, nous allons dîner au bord de plage. Le soleil se couche sur la mer. Au cours de la conversation, je demande à Edo quel enseignement spirituel l’a marqué le plus. Il me parle alors d’un certain « Gurdjieff ». Sur un petit bout de papier, il écrit : « Fragments d’un enseignement inconnu », un ouvrage sur l’enseignement de Gurdjieff rédigé par son disciple Ouspenski. Je ne reverrai plus jamais Edo. Une rencontre brève mais magique.
À mon retour, le sentiment de solitude ressenti en Thaïlande refait surface. Une solitude sans nom, une solitude profonde. De nombreux amis m’entourent pourtant. Ce sentiment de solitude intérieure va m’accompagner des années. À ma solitude s’ajoutent le doute et l’incertitude. Je commence à me questionner sur la société où je vis. Une question revient régulièrement : « Pourquoi travailler comme un fou ? À la fin de ma vie, qu’est-ce qu’il en restera ? Qu’aurai-je vécu ? »
La période de latence
De retour en Belgique, j’achète « Fragments d’un enseignement inconnu », le livre d’Ouspenski conseillé par Edo. Je lis l’ouvrage avec passion. Il répond à de nombreuses questions que je me pose. Gurdjieff propose un modèle de l’univers qui me parle. À l’intérieur du livre, je découvre un signet avec une adresse à Bruxelles. Il s’agit d’un centre qui s’inscrit dans la lignée du Maître. Je prends contact.
Durant une année, je participe aux différentes activités du centre. Dans nos actes et nos paroles, il nous est demandé d’être attentif, complètement présent, sans nous perdre dans le futile. Juste être là, dans l’ici et maintenant. Nous sommes invités à éviter les bavardages inutiles et à parler seulement si c’est nécessaire.
Dans l’enseignement de Gurdjieff, j’intègre un élément fondamental dont j’ai besoin pour continuer sur mon chemin : la prise de conscience, en profondeur, que je ne suis pas « un » mais « multiple ». C’est mon premier pas dans la compréhension du fonctionnement de l’ego. En m’observant attentivement, je vois clairement que celui qu’on appelle « Olivier » se comporte différemment suivant les situations et les personnes.
Gurdjieff me montre que l’homme est en fait une machine et qu’il ne s’en rend même pas compte. Il croit faire, il croit être libre mais il ne fait que répondre à une multitude de stimuli extérieurs et de mécanismes inconscients.
« Gurdjieff est fascinant, incroyable. Osho Rajneesh dit : « Éveillez-vous ! ». Gurdjieff, lui, nous jette à la figure, sans ménagement, les raisons de A à Z pourquoi nous sommes endormis. C’est d’une logique tranchante, pure et nette. Un enseignement puissant qui m’oblige à sortir de ma léthargie. »
Toutes ces expériences m’ouvrent sur les mondes intérieurs. Pourtant, je ne me sens pas en paix, à l’exception de moments trop rares. Lorsque je me sens triste ou seul, je recherche alors des relations sexuelles éphémères. Comme souvent, elles me laissent vide et insatisfait.
Je ne me reconnais plus dans les schémas pré-établis, dans cette conformité sociale, dans cette morale bien pensante et hypocrite. Je m’éloigne progressivement de cette voie sociétale sécurisée et sécurisante. Je suis comme un bateau qui a quitté un pays connu mais qui ne connaît ni la destination du voyage ni quand il atteindra cette destination.
Premier contact avec le bouddhisme
En février 1997, je me rends dans le sud de la France à la recherche d’un ashram. À la place, je trouve « Dagpo Kundreul Ling », un temple tibétain dirigé par Lama Gendun Rinpoche. Lama Gendun a passé 30 ans en retraite solitaire en Inde et au Tibet. Il est réputé pour avoir atteint un haut degré d’accomplissement. Et moi, j’arrive là, à un moment où il donne justement des bénédictions.
J’ouvre doucement la porte. J’aperçois alors un petit être assis là, en méditation. Mon regard croise le sien. Je regarde ses yeux : deux petits yeux noirs semblables à des perles. En me plongeant dans son regard, j’ai l’impression de voir l’univers. Impressionné, je tombe à ses pieds et il me donne sa bénédiction. C’est ma première rencontre avec un Maître spirituel authentique.
Mais réside là, tout proche,
Dans la détente et l’abandon.
Ne sois pas inquiet, il n’y a rien à faire.
Tout ce qui s’élève dans l’esprit n’a aucune importance.
Parce que dépourvu de toute réalité.
Ne t’attache pas aux pensées, ne les juge pas.
Laisse le jeu de l’esprit se faire tout seul,
S’élever et retomber, sans intervenir.
Ne cherche plus. Tout est déjà tien.
Cesse de faire. Cesse de forcer. Cesse de vouloir.
Et tout se trouvera accompli, naturellement. — Lama Gendun Rinpoche
Sexualité et spiritualité
Si j’ai libéré ma sexualité d’une fausse morale, j’ai encore des difficultés à la relier à la spiritualité. J’ai des difficultés à vivre à la fois l’homme « sexué » et l’homme « spirituel ». Ma confusion est d’autant plus grande que mes conduites sexuelles, que certains verraient comme amorales, sont parfois suivies d’états de conscience modifiés.
Mon conflit entre sexualité et spiritualité devient parfois si vif que je me dis qu’il me faudrait peut-être choisir la chasteté. Je contiens alors cette énergie durant un temps, jusqu’à ce qu’une tension sexuelle trop forte me fasse sombrer à nouveau. Progressivement, je prends conscience que je ne peux en fait renoncer à ce que je n’ai pas. Comment renoncer à une sexualité que je n’ai pas encore complètement intégrée ? Si je vois encore cette sexualité comme « impure », vouloir y renoncer n’est-il pas une fuite, un déni ?
Départ de l’école de Gurdjieff
En juin 1997, je sens que c’est le moment de partir. L’enseignement de Gurdjieff est riche et vaste. Mais j’ai appris ce dont j’avais besoin pour poursuivre mon chemin. J’ai intégré que « je » ne suis pas « un » mais « multiple ». Dès lors, une nouvelle question émerge : comment trouver l’unité dans la multiplicité ?
Je me rappelle la soirée de mon départ. Nous sommes tous dans le jardin. La température est douce. Avant de nous quitter, en silence, nous regardons tous le soleil se coucher. J’éprouve une certaine tristesse. Je pense alors : « Ce qui est magnifique, c’est que nous regardons tous dans la même direction. Même si je pars, nous serons toujours en lien les uns avec les autres. »
Premiers pas en Alsace
En 1997, me voilà en route pour Strasbourg. Le voyage était prévu pour trois mois. Il va durer sept années. Ce séjour alsacien va révolutionner ma vie de fond en comble.
Je vois Strasbourg comme une ville calme où il fait bon vivre. Beaucoup de verdure aux alentours. Les premières semaines, je loge dans une petite chambre, près du parc de l’orangerie. Pour me rendre au travail, je prends mon vélo et je traverse le parc, parsemé de fleurs en cette fin d’été. J’admire les nids des cigognes, perchés haut dans les arbres. Je me sens bien dans ce cadre simple et naturel.
Je continue à lire intensivement des écrits traitant de spiritualité et d’ésotérisme. Lorsque le soleil brille, je prends mon vélo, direction la forêt, avec un ou deux livres sur mon porte-bagage. Au bord de la rivière, je lis alors avec passion les enseignements de Steiner, Aïvanhov, Krishnamurti ou Osho Rajneesh.
Un jour, je vois une annonce qui parle de la méditation zen pratiquée dans un dojo bouddhiste du centre-ville. Je m’y rends. Pour la première fois, je m’assieds sur un zafu, le petit coussin de méditation si répandu dans les pratiques orientales. Ce que j’aime dans le zazen, c’est sa simplicité. Il suffit juste d’être là, assis. Pas d’enseignement à connaître, juste être présent dans son corps.
La pratique de la méditation en silence met en lumière des zones profondément ancrées en moi. Je sens que des cris intérieurs, enfouis il y a très longtemps, souhaitent sortir. Une rage profonde a besoin de s’exprimer.
« C’est un jour de tempête. Je vais là où je suis sûr que personne ne peut m’entendre. Je crie à plein poumon. C’est un long cri rauque qui sort, un cri d’homme que je ne connais pas. Une nouvelle naissance… »
Début du voyage thérapeutique
Le 8 janvier 1998, je commence une thérapie avec Charles Léman, thérapeute psychocorporel. Lors de notre première rencontre, il me demande : « quel est ton objectif ? Qu’est-ce que tu attends de cette thérapie ? ». Je réponds : « Savoir qui je suis ». Il répond immédiatement : « D’accord, je prends ; on y va ». La direction est prise. Je suis prêt à entrer dans des territoires inconnus.
Les méthodes utilisées dans ma thérapie sont puissantes et variées : l’intégration posturale, la gestalt et le rebirth. Mon thérapeute est d’orientation jungienne, ce qui me met directement en contact avec l’enseignement de Jung, dont j’allais bientôt lire les écrits avec passion.
Des flashs venus d’ailleurs…
À certains moments de la journée, lorsque mon mental est occupé à une tâche, je reçois des messages :
« Si quelqu’un s’est éloigné de l’Absolu, il peut s’en rapprocher à nouveau en prenant le chemin inverse. »
« Sortir du mental, c’est plonger dans l’inconnu, c’est rencontrer sa vraie nature. »
« Seule une poignée de personnes dans l’histoire de l’humanité ont tracé les voies : Jésus, Krishna, Bouddha… La race humaine n’a fait que suivre les voies puissantes tracées par ces Maîtres. »
La grande lessive
Dans le travail psychocorporel, je découvre la coupure entre le haut et le bas de mon corps. Mon corps est à l’image de mon psychisme : souvent écartelé entre le ciel et la terre, entre le masculin et le féminin.
Progressivement, le processus thérapeutique trouve sa vitesse de croisière ; une séance chaque semaine. L’intégration posturale se pratique dans la nudité. Nu de corps, je me dénude aussi psychiquement. Couche après couche, j’entre petit à petit dans mon histoire personnelle.
En été 1998, mon thérapeute propose un atelier d’une semaine sur l’intelligence du corps dans un centre de développement personnel, au nord de l’Italie. Le centre surplombe le très pittoresque lac d’Orta. La nature est luxuriante. L’atmosphère est magique.
Le soir du troisième jour, je vais me promener dans la nature environnante. Ma sensibilité est à fleur de peau. Je me sens dans un état de conscience modifié. La nuit est noire. Je sens fortement l’obscurité autour de moi. Il n’y a plus de frontière entre extérieur et intérieur. Nuit extérieure et nuit intérieure se reflètent comme un miroir. J’ai conscience que c’est ma propre obscurité avec laquelle je suis en contact, un champ immense encore inexploré.
Le dernier jour, je gravis la colline qui jouxte le centre. Je me dirige vers le sommet, là où il y a une croix qui surplombe la vallée d’Orta. Arrivé au sommet, au pied de la croix, je pratique un rituel mystérieux, guidé par une pulsion intérieure irrésistible. Je ne décrirai pas ici ce rituel. Plus tard, je découvrirai dans mes lectures un parallèle saisissant avec le rituel tantrique de la fleur d’or. Après ce rituel, je sens mes polarités masculine et féminine réunifiées en moi.
Je me retrouve nu, au pied de la croix, l’orage se déchaîne autour de moi. La pluie ruisselle sur mon corps. Je me sens comme un nouveau-né, libre, complètement libre. Mystérieusement, je ne ressens aucune peur alors que je suis une denrée de choix pour la foudre. J’ai alors la vision d’un enfant dans le ciel. Il est triste, il a froid. Je ressens un lien entre moi, cet enfant et l’univers tout entier.
La pluie cesse. L’orage se calme. Je décide de rentrer à Strasbourg en stop : 600 km. Durant tout le trajet de retour, je me sens à la frontière entre deux mondes. Ce voyage de retour semble parler de moi, de mon retour « chez moi », ma véritable demeure.
Personne ne me prend en stop à Bâle. Je me sens désespéré. Une voix intérieure me dit alors tout en douceur : « Olivier, mais tu es déjà chez toi ». Je comprends alors le sens de mon voyage, l’aboutissement de mon voyage sur terre : découvrir que tout est là, qu’il n’y a rien à rechercher, que je suis déjà chez moi.
Quelques jours plus tard, je raconte l’histoire à mon thérapeute. Il me dit : « Tu te rends compte que si tu racontes cela à un psychiatre, il te fait enfermer ? ». Je le regarde en souriant et je lui réponds : « Tu n’es pas psychiatre, n’est-ce pas ? ». Je sens mon thérapeute inquiet. En contraste, dans mon for intérieur, je me sens en paix et en sécurité. Je sais que tout ceci a un sens, même si cela dépasse mon entendement.
Le sens du prénom et du nom de famille
Nous vivons avec un prénom et un nom de famille depuis notre naissance. Comment ce prénom et ce nom nous influencent-ils inconsciemment ? Je pense que nous sommes liés à une sorte d’ADN inconscient de l’histoire familiale avec sa cohorte de succès, d’échecs, d’épreuves, de secrets.
Séjour au Village des pruniers, Thich Nhat Hanh
En avril 2001, avec Ariane, ma meilleure amie et ma confidente de l’époque, nous séjournons au Village des pruniers. Il est dirigé par le Maître zen vietnamien Thich Nhat Hanh. Après Lama Gendun dans le Bost en 1996, j’ai la chance de rencontrer, pour la deuxième fois, un maître bouddhiste reconnu.
Le lendemain de notre arrivée, je vois entrer un petit homme. Il s’avance calmement, sans se presser. Chaque mouvement, chaque geste est à sa place, juste. Il règne un silence respectueux dans la salle. Il regarde l’assistance un moment sans parler. Je sens une présence totale dans l’ici et maintenant. Il commence alors son enseignement.
« Il n’est pas possible de donner si on est soi-même en souffrance. »
« Si on n’a pas de pouvoir sur sa propre souffrance, on n’a pas de pouvoir du tout. Il faut s’occuper d’abord de sa souffrance. » — Thich Nhat Hanh
Ordination bouddhiste dans un monastère chrétien…
Le 29 juin 2001, je participe à une sesshin zen de 9 jours dans une abbaye bénédictine du sud de la Belgique. Nous sommes plus de 150 pratiquants, originaires de plusieurs pays d’Europe.
Trois jours avant la fin, le moine qui dirige la sesshin termine son enseignement par ces mots : « il faut commencer tout de suite ». J’ignore quel était le contexte de ces paroles mais celles-ci provoquent en moi un électrochoc intérieur. Je sens un appel. L’ordination de Bodhisattva, c’est maintenant.
« Avec les vœux de Bodhisattva, je décide de concrétiser mon engagement au divin dans la voie bouddhique. Je ne me sens pas encore assez en confiance dans la voie chrétienne. Je ressens encore l’impact des règles religieuses rigides de mon passé. Je n’en veux plus. »
« Avec le Bouddhisme, je peux à la fois m’engager envers Dieu et vivre une sexualité heureuse et épanouie. Je suis dans un courant où je pourrai réparer cette coupure de mon adolescence entre divinité et sexualité. »
Dans ma lettre de motivation pour l’ordination, j’écris que je ne souhaite pas me couper de mes racines chrétiennes. Le moine me donne alors le nom « Fu ni » c’est-à-dire « Non deux ». Il me dit que les vœux du Bodhisattva étaient aussi ceux du Christ.
Plusieurs années auparavant, j’avais écrit : « Celui qui réussit à dépasser le monde de la dualité est un homme libre ». Mon chemin est bien celui-ci : relier ce que je vois comme séparé : terre et ciel, Dieu et diable, spiritualité et sexualité.
Le 11 septembre et l’attentat de New York
Ce jour-là, je suis dans le dojo zen de Strasbourg. Juste avant que la méditation ne démarre, nous apprenons la nouvelle : les tours du World Trade Center ont été détruites par un attentat. Jean, un beau vieillard de 70 ans, anime le zazen. Sentant notre préoccupation, il brise le silence de la méditation. Il nous dit de sa voix rassurante : « Ici, vous êtes en sécurité ». Avec ces paroles, la tension baisse et un grand calme descend dans le dojo. Alors qu’une tempête planétaire est en cours, dans le temple intérieur, dans le temple du Soi, je suis en sécurité, je n’ai rien à craindre.
Stage sur l’ombre
Paul est un thérapeute gestaltiste américain reconnu notamment pour ses ateliers basés sur la mythologie grecque. Le stage auquel je participe a pour thème « L’ombre ». L’inspiration est jungienne. Dans mon histoire, l’homosexualité était devenue une ombre gigantesque car je l’avais rejetée durant de longues années. Elle remettait trop en question mon image personnelle et sociale.
Le travail sur les ombres en soi est un travail de vérité. Je le lie à ces paroles de l’Évangile de St Jean (8.32) : « La vérité vous rendra libre ». Nous ne sommes pas dans une dualité bien/mal, dualité liée à la culpabilité et au jugement mais dans une dualité vrai/faux.
Lors d’un jeu de rôle, j’entre dans une espèce de transe. Mon ombre prend la parole : « Je suis la bête, je suis ce que tu hais le plus, ce qui pue, ce que tu n’aimes pas. Je hais tes images religieuses, je hais tes statues de Vierge, tes images pieuses, ton Christ, ton Bouddha, je hais tout cela ». L’ombre pleure alors et dit : « C’est moi qui te donne la force. Fais-moi confiance. Laisse-moi une chance de te démontrer ce que je peux t’apporter : la force, le plaisir, la joie… »
Je prends conscience que cette ombre personnifie mes refoulements liés au divin. Mes croyances erronées sur Dieu m’empêchent d’accepter complètement l’homme sexué que je suis. Ce Dieu que je me suis construit m’empêche de vivre pleinement celui que je suis à l’intérieur. Mes névroses se sont servies de la religion pour dresser les murs de ma prison.
— Je me suis servi d’une interprétation erronée du Divin pour refouler ce qui en moi me gênait.
— J’ai continuellement brimé des parties de moi. Les dogmes religieux m’y ont aidé.
— Dieu n’est pas là où je l’ai mis.
Lorsque j’ôte « mon dernier masque », c’est un couple que je vois, magnifique de beauté, se fondant dans l’univers infini. Est-ce le symbole de l’amour, cette énergie qui relie toutes les parties de l’univers, de l’infiniment grand à l’infiniment petit ?
« C’est LUI qui se manifeste à travers chaque être et chaque objet ; c’est LUI que je veux connaître ; c’est LUI que je souhaite rejoindre ; mon véritable amour, c’est LUI. »
La digestion démarre…
J’imaginais que, une fois la formation terminée, je me sentirais beaucoup mieux. Il n’en est rien. J’ai l’impression que mes tripes sont à ciel ouvert. Je me sens éclaté, en petits morceaux. Mon inconscient continue à vomir une vase malodorante.
J’éprouve alors colère et rancoeur par rapport à ces années de travail intérieur qui m’ont coûté beaucoup en temps et en argent. Comment puis-je me sentir aussi mal après cinq ans de thérapie intensive en individuel et en groupe ? Je me questionne, j’ai envie de jeter à la poubelle tout ce travail effectué car je ne peux en voir les avantages concrets.
Le plus dur c’est la solitude que je ressens en moi. Elle est insupportable cette solitude. Mes escapades dans les saunas gays ne me sont d’aucun secours pour combler l’abîme affective que je ressens.
Dans cette période de digestion, de « repos » psychologique, il ne s’agira plus de « faire » mais de ne « plus faire ». Je me vois comme un satellite lancé dans l’espace qui n’a plus besoin d’énergie pour avancer. Je connais l’ancien mais je ne connais pas encore le nouveau. C’est ce passage de cycle, cette transition qui est difficile. Je perçois l’aube du nouveau jour mais je suis encore au crépuscule de l’ancien.
Une nouvelle vie commence…
Bruxelles est une ville très différente de Strasbourg. Elle est plus grande, plus trépidante. Après sept ans, je reviens au pays sans relation affective, sans travail, sans réseau social sur place. J’ai maintenant à faire ma place dans le monde, reconstruire une nouvelle identité sociale, développer un réseau d’amis, créer mon emploi. Bref, revenir sur terre.
Je ne me vois plus travailler comme juriste. Mon objectif est de m’installer comme indépendant dans le champ de la formation professionnelle et de l’accompagnement des personnes. Je tente de décrocher un contrat salarié pour la transition mais toutes les portes se ferment. Le temps passe. L’argent ne rentre pas. Je vis sur mes réserves financières.
Mon ego me harcèle, me plongeant dans des doutes et des peurs sur l’avenir. J’ai des vertiges fréquents, des pertes de repères et des troubles de concentration. Je ressens encore mon corps à chair vive. Une tristesse inextricable est encore présente.
En mars 2004, je commence une supervision à Paris. À la fin de la première session de groupe, je suis à genou. Deux mois plus tard, à la deuxième session, je suis par terre. Mes défenses craquent. Le soir même, en reprenant le métro parisien, un africain se lève, me crache violemment au visage, puis sort rapidement de la rame de métro. Qu’ai-je fait à cet homme ? J’étais tout simplement assis là.
Le parallèle est clair. Là où je suis dans ma vie, je suis confronté à une ombre puissante. Elle me crache au visage. Je prends la décision de quitter cette supervision. Peu de temps après, je ressens un dénuement complet, comme si j’avais tout perdu.
En juillet 2005, lors d’un atelier résidentiel, un homme du groupe fait une projection sur moi. Je suis confronté à nouveau à ma place de bouc émissaire pendant mes études scolaires. Je vis l’abus, l’impuissance, l’incapacité de dire. Peut-être encore la réminiscence d’une vieille mémoire.
« En rendant la violence aux personnes qui me l’ont fait subir, vais-je résoudre quelque chose ? »
Réponse : « Cela ne guérira pas ta souffrance. Cela ne fera que nourrir une certaine satisfaction revancharde. Cette violence, elle leur appartient, elle est là, en eux. Tu n’as pas à leur rendre ce qu’ils ont déjà. »